Source Journal du Design :

Au Kunstraum Dornbirn, en Autriche, Bucolica d’Anna Hulačová métamorphose l’ancienne halle industrielle en un théâtre où mythes anciens et futurs spéculatifs convergent sous le signe de la vie agricole.

Il ne s’agit pas simplement d’une exposition de sculptures, mais d’un environnement total – à la fois vision pastorale, ruine industrielle et rite sacré. Hulačová s’inspire du cadre allégorique de la poésie bucolique pour réinventer la campagne comme un lieu de confrontation idéologique, où passé et futur du travail, de la nature et de la technologie s’affrontent.

L’intervention architecturale, silencieuse et pourtant imposante, imprègne ce récit. Un ensemble de bâtiments métalliques – silos, nefs et tours en tôle – ancre l’espace avec la gravité monumentale d’un fonctionnalisme agraire. Leurs formes font écho à l’admiration que Le Corbusier portait en 1933 aux structures agricoles perçues comme des temples modernes, mais ici, elles sont dépouillées de tout éclat utopique. Elles abritent plutôt des scènes d’une étrange communion : des corps figés dans des tâches à la fois intemporelles et énigmatiques, des machines à l’utilité ambiguë et des gestes pétrifiés dans le béton. Cette ferme imaginaire n’est pas productive, mais contemplative, suspendue entre parabole et condition post-humaine.




Les personnages d’Hulačová, réalisés en béton gris brut, se refusent à l’humanisation. Leurs traits sont remplacés par des céramiques émaillées ; leurs membres s’effilent en abstractions ; leurs organes se dissolvent en alvéoles d’abeilles.

Dans une inversion poétique du processus écologique, sa sculpture « Porteur de veau » a été partiellement colonisée par des abeilles durant sa gestation en plein air. L’utilisation d’organismes vivants et la référence aux mythes « bugonia » de renaissance à partir de carcasses animales inscrivent la sculpture dans un continuum de décomposition et de régénération. Ces hybrides d’humain, d’animal et d’insecte évoquent un temps profond, au-delà de l’anthropocène – un monde où la nature non seulement survit à l’industrialisation, mais la métabolise.






Hulačová n’est nostalgique ni des passés collectivistes ni des idylles rurales ; elle les perçoit plutôt comme des outils pour explorer les tensions plus profondes entre communauté et individualisme, subsistance et spectacle.

Ici, la logique de l’agriculture n’est pas une question de production, mais de cosmologie. Les champs ne sont pas labourés, mais symbolisés. Les machines ne fonctionnent pas, elles gesticulent. Tout est imprégné d’une aura de nécessité et de futilité. Hulačová nous invite à concevoir l’architecture agricole non seulement comme une infrastructure, mais aussi comme un appareil mythique – un lieu où se mettent en scène des récits de survie, de pouvoir et de sacrifice. Son environnement bâti se refuse à toute utilité, préférant l’ambiguïté et le rituel.

Bucolica est ainsi une épopée silencieuse. Elle interroge la possibilité même d’une neutralité idéologique de la terre – et par extension, des constructions censées la nourrir. Sous la plume d’Hulačová, l’architecture se fait sculpture, la sculpture écologie, et l’agriculture devient un langage profondément codé, expression des espoirs et des désillusions humaines.

L’exposition est à voir jusqu’au 1er mars 2026 au Kunstraum Dornbirn à Dornbirn en Autriche.







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