Créatures de dentelle, de franges et de perles
Dans un atelier londonien où s’empilent dentelles anciennes, perles oubliées et fragments de textiles venus d’époques différentes, naissent d’étranges créatures. Elles ne parlent pas, ne montrent presque rien de leur visage, mais racontent pourtant mille histoires. Derrière ces présences mystérieuses se cache l’artiste norvégienne Magnhild Kennedy, plus connue sous le nom de Damselfrau.
À la frontière entre mode, sculpture et performance, ses masques spectaculaires composent un univers visuel immédiatement reconnaissable — un carnaval baroque où les identités se superposent et se transforment.
Née en 1978 à Trondheim, en Norvège, Kennedy grandit dans une famille d’artistes : une mère couturière et un père sculpteur. Pourtant, elle se définit volontiers comme autodidacte. C’est en s’installant à Londres en 2007 que son travail prend forme. À l’époque, elle travaille dans une boutique de vêtements vintage et passe ses soirées dans les clubs de la capitale britannique.
Pour se démarquer sur les dancefloors, elle commence à créer des masques pour elle-même et ses amis. Ce geste spontané devient peu à peu une pratique artistique à part entière. Dès 2009, Damselfrau se consacre pleinement à la création de ces objets hybrides qui brouillent les frontières entre costume, bijou et œuvre d’art.
Chez Damselfrau, le masque n’est pas seulement un accessoire. C’est un espace de transformation. Chaque pièce est entièrement réalisée à la main, souvent sans croquis préalable. L’artiste assemble intuitivement les matériaux qu’elle collecte — dentelles anciennes, perles, rubans, filets, sequins ou fragments textiles trouvés dans des brocantes et marchés.
Le processus ressemble davantage à une forme de sculpture textile : les éléments se superposent et se répondent jusqu’à former une nouvelle entité. Le visage disparaît, mais une présence émerge. L’artiste parle d’ailleurs moins de masquer un individu que de « décorer un espace » — une surface où les objets dialoguent entre eux.
Le résultat oscille entre folklore imaginaire, esthétique carnavalesque et science-fiction textile.
Si ces créations semblent appartenir à un univers presque mythologique, elles circulent pourtant largement dans la culture contemporaine. Les masques de Damselfrau ont été portés sur scène et dans des clips par des artistes comme MØ ou Beyoncé, et ont également été associés au duo électronique Röyksopp.
Son travail a aussi croisé l’univers de la mode avec une collaboration pour Louis Vuitton et des apparitions dans des publications internationales comme Vogue ou Vanity Fair.
Cette double appartenance — entre galerie, podium et scène — reflète parfaitement la nature hybride de son œuvre.
Les masques de Damselfrau semblent provenir d’une culture inconnue. Certains évoquent des divinités anciennes, d’autres des personnages de contes futuristes. Le regard est parfois visible à travers une ouverture minuscule, comme une invitation à imaginer la personne qui se cache derrière.
C’est peut-être là que réside la force de ces objets : ils ne cherchent pas à imposer une signification. Ils suggèrent plutôt des récits possibles, laissant au spectateur la liberté de projeter ses propres mythologies.
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