Source Journal du Design :

Il y a des noms qui portent en eux une philosophie. Bétyle en fait partie. Issu de l’hébreu Beth-El – « demeure divine » – et des pierres votives de la Grèce antique, le terme évoque autant la permanence que la mémoire.

Un manifeste, presque, pour Bétyle Studio, créé en 2024 par le duo marseillais Carla Romano et Nicolas Cazenave de la Roche. Leur ligne directrice ? Réinterpréter l’histoire intime des espaces pour leur offrir un avenir, avec une précision artisanale et une sensibilité narrative rare.

Carla et Nicolas refusent la notion de style figé : c’est la méthode qui prime. Chaque projet se lit comme une enquête : ce que le lieu fut, ce qu’il raconte encore, ce qu’il aspire à devenir. Une approche empirique nourrie par leurs propres trajectoires – notamment celle du père de Nicolas, archéologue maritime, qui les a initiés à l’art de déchiffrer les traces et les strates du passé.

Leur première réalisation marseillaise, Figuier, illustre parfaitement cette démarche. Le point de départ : une ancienne dépendance agricole de 1820, attenante à une ferme, bâtie en moellons calcaires et dotée d’épais murs aveugles impossibles à modifier sans risquer de déstabiliser la structure. À l’intérieur : seulement 43 m² à réinventer pour accueillir un espace de travail quotidien et une chambre d’amis, dans un esprit à la fois intime et fonctionnel.




Privés de nouvelles ouvertures, les architectes d’intérieur imaginent alors une solution radicale et délicate : un squelette intérieur, une structure autonome en retrait du plafond et des murs. Inspirée par la Farnsworth House de Mies van der Rohe et par la Maison de verre de Pierre Chareau, cette enveloppe creuse devient tour à tour cloison, meuble, lanterne, filtre à lumière.

Confiée au menuisier Aurélien Palomino, elle combine bois d’okoumé teinté d’un rouge profond et pavés de verre sablé qui tamisent la lumière du jour et créent le soir venu un effet de balise lumineuse. Ce volume central délimite les zones – bureau, chambre, couloir – tout en offrant une multitude de rangements intégrés. Fonction et atmosphère se conjuguent sans jamais peser sur l’espace.

Dans ce décor réinventé, Bétyle Studio glisse subtilement des références à la vocation initiale du bâtiment. Un miroir évoque la ruralité, d’anciens crochets agricoles servent de patères, un meuble-lavabo en inox dialogue avec les mangeoires d’antan. Le sol en grès cérame, quant à lui, rappelle la patine des tomettes marseillaises traditionnelles.

Cette cohérence se retrouve dans chaque détail : poignées, tringles, dispositifs lumineux… tout est dessiné sur mesure. L’exigence se prolonge dans le choix du mobilier, chiné chez Memòri Studio ou dans des galeries marseillaises telles qu’Objets Inanimés : une lampe de bureau des années 1930 à franges de soie, des tables de chevet à jupe, un bureau en inox et verre, un bol d’Enzo Mari…




L’usage de l’okoumé, omniprésent, donne au projet une atmosphère évoquant l’univers maritime, presque celui d’une cabine de bateau. Cette essence tropicale devient un véritable fil rouge de l’identité esthétique du studio.

L’influence cosmique, artisanale et symbolique constitue ainsi un axe majeur du langage que Bétyle Studio entend développer dans ses projets à venir.

Avec Figuier, Bétyle Studio signe un premier projet d’une maturité étonnante. Chaque centimètre carré y est pensé, chaque matériau résonne avec l’esprit du lieu, chaque geste rend hommage à l’histoire tout en ouvrant vers une sensibilité contemporaine. En 43 m², Carla Romano et Nicolas Cazenave de la Roche démontrent leur capacité à transformer une contrainte en moteur créatif, un passé en ressource, un intérieur en récit.

Une promesse forte pour un studio dont le nom, déjà, annonçait l’ambition : faire vibrer la mémoire des lieux pour mieux les réinventer.





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