Milan : The Paper Log, Shell and Core, l’installation d’Issey Miyake qui fait du déchet une matière première
Il y a des matériaux qui finissent à la benne après usage, et il y a ceux que quelqu’un regarde différemment, un jour, dans une usine, et qui ne redeviennent plus jamais des déchets. Le Paper Log appartient à cette seconde catégorie, depuis que Satoshi Kondo, directeur du design au MIYAKE DESIGN STUDIO, a posé les yeux dessus lors d’une visite chez un fabricant.
À partir du 21 avril et jusqu’au 5 mai 2026, la boutique ISSEY MIYAKE / MILAN (Via Bagutta 12) présente The Paper Log: Shell and Core, une étude exploratoire développée en collaboration avec le cabinet d’architecture espagnol Ensamble Studio. L’installation réunit deux séries complémentaires : Shell, des objets de mémoire conçus par Ensamble Studio, et Core, des prototypes de mobilier élaborés par l’équipe interne du projet.
Ce qu’est le Paper Log
Le Paper Log est un rouleau compact de feuilles de papier extrêmement fines, plissées. Il mesure 80 cm de hauteur pour 40 cm de diamètre. Ces feuilles proviennent directement du processus de fabrication des vêtements plissés de la maison. Pendant le plissage, elles enveloppent et protègent les textiles au passage dans la machine. Une fois le vêtement sorti, elles sont éliminées ou recyclées.
La marque est reconnue pour le plissage, il est interessant de voir ici un usage efficace de ce rebut de création…
Le nom Paper Log, en section transversale, se présente comme un rouleau tel un tronc d’arbre : les feuilles superposées forment des cercles concentriques qui évoquent les cernes de croissance. Une façon de suggérer que le temps passe aussi dans la matière, pas seulement dans les plantes.
On pense aussi au paperwood, matière provenant de la compréhension de feuille de papier journaux permettant de créer un nouveau matériau à travailler comme du bois.

Satoshi Kondo a perçu ce potentiel immédiatement, le rouleau, sa silhouette cylindrique, sa structure dense et absorbante : tout cela lui a semblé exploitable bien au-delà de son usage initial. Il a commencé par découper des rouleaux transversalement pour créer des tabourets, qu’il a ensuite intégrés comme assises et éléments scénographiques au défilé ISSEY MIYAKE Printemps-Été 2025 à Paris. Ce que l’on croyait secondaire est apparu sous un nouveau jour, au sens propre comme au figuré.

Une matière brute à explorer
À l’image d’une bûche (d’où le nom), le Paper Log se prête au sciage, à la sculpture, au pelage, au déroulage. Sa capacité d’absorption est importante : on peut lui appliquer des solutions et des finitions variées qui transforment sa surface et révèlent des textures inattendues. Le papier, léger et translucide à l’état initial, peut devenir rigide, pétrifié, presque minéral selon le traitement choisi.
C’est cette plasticité qui a conduit à inviter Ensamble Studio dans le projet. Fondé en 2000 par Antón García-Abril et Débora Mesa (professeure à l’ETH Zurich, lui au MIT), ce cabinet se définit comme un laboratoire de recherche et de prototypage. Leur méthode : travailler avec la matière jusqu’à en comprendre le comportement, parfois en luttant contre elle, pour en révéler l’essence. Une posture qui n’est pas sans rappeler d’autres démarches documentées sur le blog, comme celle de l’Atelier Stiloop, qui fabrique du mobilier à partir de déchets plastiques en laissant la matière dicter une grande partie du résultat final.

Shell : la mémoire figée
La série Shell rassemble des objets en papier aux contours nets. Ensamble Studio a sculpté des feuilles prélevées dans les Paper Logs, soit en les modelant librement, soit en enveloppant des objets existants (une chaise, par exemple), puis en appliquant des agents durcissants. Chaque pli, chaque froissement, chaque relief est ainsi figé. Ce qui était éphémère acquiert une permanence. Le papier conserve la trace de ce qu’il a traversé, comme si chaque manipulation laissait une empreinte durable. « Material retains memory » : c’est la formule qu’Ensamble Studio pose comme point de départ de leur approche.
Le résultat se situe quelque part entre mode et architecture, entre douceur et rigidité. Les objets de la série Shell occupent un espace intermédiaire que peu de matériaux savent habiter.
Core : le mobilier à l’état d’essai
La série Core réunit des prototypes de mobilier : tabouret, siège, table. Chacun explore une facette différente de la matérialité du papier compressé. Certains prototypes ont été trempés dans la cire pour obtenir imperméabilité et consistance. D’autres ont été enduits de colle, ou ficelés en faisceaux pour tester la résistance structurelle par accumulation. Une section de l’exposition est entièrement consacrée au processus : on y voit les essais, les manipulations, les ratés, les ajustements.
Ce rapport à la forme par l’expérimentation plutôt que par le dessin préalable n’est pas sans évoquer certains projets que le blog a déjà couverts, comme le tabouret Pleats du studio Isy ou le Stool Concept de Guillaume Allemon, qui partait lui aussi d’une logique de pliage du papier pour en extraire une structure assise. Le plissage, décidément, finit toujours par trouver son chemin vers le mobilier.
Au-delà du recyclage
Ce qui distingue le projet Paper Log d’une simple opération de recyclage, c’est son ambition conceptuelle. L’objectif n’est pas de traiter un déchet pour en réduire l’impact environnemental, même si la démarche y contribue. Il s’agit plutôt de redonner de la valeur à ce qui était perçu comme périphérique, en le regardant autrement. Dans l’esprit de ce qu’Issey Miyake avait imaginé en créant PLEATS PLEASE, le projet cherche à transformer une matière résiduelle en source de simplicité et de poésie dans le quotidien.
ISSEY MIYAKE et Ensamble Studio partagent la conviction que le processus est au cœur de la création. C’est dans l’essai, l’erreur et l’expérimentation attentive que naissent les idées. La collaboration entre les deux entités s’est construite en parallèle : chacun a abordé le même matériau depuis sa propre discipline, design de mode d’un côté, architecture de l’autre. Les approches se sont enrichies mutuellement, sans qu’une ne prenne le dessus sur l’autre.
L’installation sera visible dans l’intégralité de la boutique ISSEY MIYAKE / MILAN du 21 avril au 5 mai 2026, de 10h à 19h. Un documentaire sur le processus de création accompagne l’exposition.
©MDS-ISSEY MIYAKE: © ISSEY MIYAKE INC.
©Ensamble Studio: Ensamble Studio
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