Tsuranari par border design architects : la bibliothèque mobile en forme de montagne qui met les enfants à hauteur de livres
Les bibliothèques ont une habitude bien ancrée, s’appuyer contre un mur et laisser le plus grand s’occuper du rayon du haut. (je sais de quoi je parle)
Nobutaka Torii, architecte et designer basé à Nagoya au Japon et fondateur du studio border design architects, a décidé de revoir cette chorégraphie. Son projet baptisé Tsuranari (つらなり, qui évoque une suite, un enchaînement) est un meuble mobile pensé pour GOGO Merchen House, l’antenne itinérante d’une librairie spécialisée dans les albums jeunesse. L’objet a été finalisé en 2020, oui cela remonte mais je le découvre que maintenant !

Ici on chasse les bonnes idées, pas forcément les exclusivités
Un paysage en bois plutôt qu’une paroi
Tsuranari abandonne la verticalité classique du rayonnage. Le meuble est composé de modules en forme de montagne, assemblés les uns à côté des autres. Les versants inclinés deviennent la surface d’exposition. Sur les portions où deux modules se rejoignent, les ouvrages sont rangés en épi, de profil, comme dans une étagère traditionnelle. Sur les pans libres, c’est la couverture qui se donne à voir, face au lecteur. L’ensemble ressemble davantage à un petit relief de papier qu’à un meuble de salon, la suite des pentes forme une ligne d’horizon continue.
Le choix du bois massif ne relève pas d’une nostalgie esthétique. La matière absorbe les chocs des petites mains, vieillit correctement et se prête aux assemblages boulonnés que le projet réclame. Car Tsuranari se démonte. Le véhicule de la librairie l’emporte d’une école à une médiathèque, d’une foire du livre à un jardin, et il se remonte sur place en quelques minutes. Cette mobilité rappelle d’autres approches vues sur BED, comme BINGLE, le meuble de rangement qui roule imaginé par Junwoo Lim, qui partageait l’idée d’une bibliothèque en déplacement plutôt que posée une bonne fois pour toutes contre une cloison.

Regarder les livres en diagonale
La vraie proposition se joue dans l’angle de vue. Sur un rayonnage vertical, la taille du lecteur décide du rayon accessible. Les adultes prennent les couvertures de face, les enfants lèvent la tête ou demandent de l’aide. Avec ses plans inclinés, Tsuranari modifie cette équation. Enfants comme adultes doivent s’accroupir, s’approcher, passer la main sur le bois pour faire glisser un album.
Le corps entre dans la même posture, le regard passe en biais, et la hiérarchie des tailles se dissout. D’autres designers ont déjà exploré cette piste, comme en témoigne la bibliothèque ludique pour chambre d’enfants imaginée par Waiting Woood, qui jouait sur la modularité des cubes pour rendre les ouvrages accessibles à tout âge. Tsuranari prend le problème par un autre bout, la géométrie elle-même devient le dispositif.
Un quadrilatère qui rassemble en cercle
Le meuble possède quatre faces utiles. On peut s’en approcher de n’importe quel bord et tomber sur un livre. Cette disposition transforme l’acte d’achat solitaire en scène de rencontre. En cherchant un album, le lecteur croise souvent le regard de quelqu’un qui feuillette de l’autre côté. Nobutaka Torii souhaitait que l’ouvrage devienne prétexte à conversation, entre enfants, entre générations, entre inconnus réunis quelques minutes autour du même plan incliné. On repense à la façon dont Charlotte Perriand, après son voyage au Japon, a repensé la bibliothèque comme une combinaison de modules rythmiques plutôt qu’un simple mur de rangement. Tsuranari pousse la logique un cran plus loin, le meuble devient lui-même un point de rendez-vous.
Des détails qui en disent long
Les serre-livres dessinés pour le projet ont eux-mêmes une silhouette d’ouvrage refermé. Des butées triangulaires colorées maintiennent les albums sur les versants, les teintes jouent avec les couvertures. Un clin d’œil qui évite à l’objet toute rigueur démonstrative. L’esprit reste proche d’autres mobiliers pensés pour le jeune public, comme Forteresse, le bureau pour enfant du collectif At Once, où la matière douce et la finition ajustable priment sur le discours.

Une leçon de géométrie plutôt qu’une bibliothèque
Tsuranari tient dans peu d’éléments, quelques modules en forme de montagne, un bois sobrement travaillé, un principe d’accessibilité qui retire au meuble sa petite autorité habituelle. Le lecteur n’a plus besoin d’être grand pour trouver son livre, il lui suffit de s’accroupir au même niveau que les autres. Pour une librairie ambulante qui se déplace à la rencontre des enfants, le message est cohérent jusque dans la structure.
En savoir plus sur le studio : border design architects
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