Et si vos toits devenaient des refuges ? Arthur Carpentier transforme les éléments techniques urbains en mobilier pour oiseaux
Le toit, on en parle peu, on le regarde encore moins. C’est pourtant un territoire entier, à mi-chemin entre l’habitat et le ciel, peuplé de cheminées, d’antennes, de paraboles et de girouettes. Pour nous, c’est hors de portée.
Pour les oiseaux, c’est la maison, Arthur Carpentier, jeune designer diplômé du DNSEP Design mention Objet à l’Esadse (École Supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne) en 2025, a choisi de poser le regard exactement là où on ne le pose jamais.
Son projet de diplôme, intitulé Objets destinés aux oiseaux en milieu urbain, propose une série de cinq pièces conçues en collaboration avec la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux). Quatre espèces sont au cœur de la démarche : le martinet noir, le martinet à ventre blanc, le rougequeue noir et le moineau domestique. Le pigeon biset, qui se débrouille très bien tout seul, n’a pas été retenu, ce qui montre déjà une certaine finesse dans le ciblage.

Une lecture des matériaux qui composent le paysage urbain en hauteur
Plutôt que d’inventer un nouveau discours, Arthur puise dans ce qui existe déjà sur les toits. Le pot de cheminée en terre cuite devient la silhouette d’une fontaine‑abreuvoir, alimentée par une pompe solaire pour maintenir l’eau en mouvement, ce qui évite la stagnation et coupe court au moustique tigre, deux fois utile donc. La gouttière, conçue à l’origine pour drainer l’eau de pluie, est ici détournée en mangeoire, surmontée d’un toit protecteur pour préserver les graines.
L’antenne hertzienne, devenue largement inutile sauf comme perchoir improvisé, est réinterprétée en perchoir assumé. C’est là que le projet prend sa vraie consistance : il ne s’agit pas de plaquer des objets nouveaux sur un environnement existant, mais d’opérer un glissement d’usage. Une approche que l’on retrouve aussi dans des projets comme le compostage partagé urbain M.O.T.E d’Aliénor Morvan, où le mobilier urbain accueille du vivant là où on ne l’attendait pas.
La terre cuite et le métal galvanisé en dialogue
Le choix des matériaux est central, la terre cuite, respirante et thermiquement stable, accueille les nichoirs sous forme de boîtes simples. Elle dialogue avec une structure tubulaire métallique, qui rappelle les supports techniques omniprésents en toiture. La rencontre des deux fait penser à une grange miniaturisée, posée à l’aplomb du ciel.
La terre cuite, on la connaît bien sur BED, notamment dans le projet CELCIUS qui réinvente le chauffage durable par inertie thermique. Sa qualité de matériau ancien, accessible, recyclable, en fait un bon candidat pour le vivant. Côté métal, la tôle ondulée, ce matériau associé d’ordinaire au bricolage et au provisoire, est gravée à la main avec des motifs inspirés des ferronneries urbaines (portails, balcons, clôtures). Le geste est délicat, presque contradictoire pour un matériau souvent dévalué. L’objectif assumé : redonner de l’attention à un matériau brut.
Une démarche qui rejoint un mouvement plus large
Arthur Carpentier ne travaille pas sur une lubie isolée. La biodiversité urbaine est un sujet de plus en plus présent dans la création contemporaine, comme dans l’appartement low‑tech de Corentin de Chatelperron et Caroline Pultz ou dans des projets architecturaux ambitieux comme EDEN Tower, qui intègre des écosystèmes au cœur du bâtiment. On peut aussi penser à HomeFarm, la jardinière verticale modulable pensée pour la vie urbaine. À côté de ces projets très architecturaux, Arthur Carpentier propose quelque chose de plus discret, de plus à l’échelle de l’objet. Le designer rejoint en cela une lignée de créations où l’oiseau est sujet, et non décor, comme Lebird de Pierre Baryga ou la console cage Archibird de Grégoire de Lafforest, même si l’angle est ici résolument tourné vers le vivant en extérieur, en autonomie.
Un projet qui pose les bonnes questions au bon endroit
Ce qui frappe dans le travail d’Arthur Carpentier, c’est la cohérence. Chaque pièce a une fonction précise validée par la LPO. La forme suit l’usage, mais elle dialogue aussi avec un imaginaire urbain qu’on regarde rarement. Faut‑il y voir le futur du mobilier de toit ? Probablement pas tout seul. Mais ce type de projet rappelle utilement que le design d’objet peut accompagner la biodiversité ordinaire, sans forcément demander de grande révolution architecturale. C’est l’attention portée aux espèces dites « discrètes », justement celles que l’on oublie au profit du pigeon vedette de la place publique, qui donne à ce travail sa pertinence. Le toit devient un terrain à observer, à habiter autrement, et peut‑être à équiper.

Plus d’informations sur le designer : Instagram @arthur_tenbullets
Photographies du projet par Alexandre Beltrand.
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
