Et si une chaise penchait pour vous ? Ma-chair, l’objet japonais primé qui transforme la posture en philosophie
Nobutaka Torii revient sur BED avec une nouvelle pièce, et cette fois il ne s’agit plus d’un meuble pour enfants mais d’une chaise pour grands. Après Tsuranari, sa bibliothèque mobile en forme de montagne pour la librairie ambulante GOGO Merchen House, l’architecte japonais basé à Nagoya, fondateur du studio border design architects, présente Ma-chair, une chaise en bois récompensée par le Bronze Award au Wood Furniture Design Competition 2025. Le projet décline en mobilier une notion qui guide depuis longtemps son travail d’architecte, le « ma ».

Le « ma », ou l’art de la marge confortable
Le « ma » (間) est ce concept japonais difficile à traduire en français, qui désigne autant la distance physique que la marge invisible entre les choses, les corps et les personnes. C’est l’espace qui rend la relation possible. On peut penser au silence entre deux notes en musique, ou à ce demi-pas que l’on fait machinalement quand un inconnu s’assoit à la table voisine au café. Nobutaka Torii a choisi de rendre ce vide visible à travers une chaise. Le pari est élégant et un peu rusé, parce qu’au lieu de dessiner l’espace, il dessine ce qui le produit, à savoir le corps qui s’incline.

Une chaise asymétrique sous des airs de chaise ordinaire
Au premier regard, Ma-chair ressemble à une chaise classique. C’est volontaire. Le designer explique avoir testé des formes plus excentriques avant de revenir à une silhouette discrète. Une assise trop expressive aurait rendu l’usager conscient de son geste et aurait cassé le ressort psychologique du projet.
La singularité se loge donc dans un détail précis, les deux accoudoirs n’ont pas la même hauteur. Sans s’en rendre compte, le corps glisse vers l’un ou l’autre côté et adopte une posture penchée. Ce léger basculement crée la fameuse marge entre deux personnes assises côte à côte. Pour signifier ce déséquilibre sans alourdir la lecture, un seul accoudoir reçoit une touche de couleur, qui agit comme un repère visuel et chromatique.

Le bois comme matière architecturale
Le matériau choisi est le bois massif, travaillé selon une logique d’assemblage proche de celle d’une charpente. Torii revendique son approche d’architecte sur ce projet, avec de nombreuses maquettes d’étude, des angles vérifiés, des centres de gravité calculés au millimètre. La structure asymétrique aurait pu fragiliser l’ensemble si elle n’avait pas été pensée comme un petit ouvrage construit. La couleur appliquée localement, sans recouvrir le veinage du bois, rappelle la sobriété d’autres ateliers japonais comme celui de Toshio Tokunaga, dont la philosophie limite les finitions artificielles pour préserver la fibre naturelle.
Une chaise pour le bureau, le café, la salle à manger
L’usage visé est volontairement large. Bureau partagé, restaurant, table familiale, partout où plusieurs personnes prennent place côte à côte sans toujours se connaître. La chaise propose une alternative douce aux assises alignées et un peu militaires que l’on trouve dans les espaces collectifs. L’idée mérite d’être rapprochée d’autres tentatives de relire la chaise par le filtre de la culture japonaise, comme Ronin de Frederik Alexander Werner, qui empruntait aux assemblages traditionnels en bois, ou Katana de Pavel Vetrov, qui jouait sur l’asymétrie d’un sabre tranchant d’un seul côté. Ma-chair se distingue en plaçant la philosophie avant le clin d’œil culturel.

Une chaise n’est plus seulement un outil pour se poser, c’est aussi un dispositif qui régule la distance, accueille la confidence ou préserve la pudeur. Ce qui est plutôt beaucoup pour un objet en bois.
En savoir plus sur le studio : border design architects
By Blog Esprit Design
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
