Etudiant : Tino Galodé, le designer qui fait tenir une table avec du hêtre à 23 mm
Peut-on faire un piètement de table avec le matériau qu’on utilise d’habitude pour masquer les tranches d’un panneau de bois ? Tino Galodé répond oui. Et la démonstration tient debout, au sens propre.
Il y a quelque chose d’un peu subversif dans la démarche du projet baptisé MODULE 23. Prendre un matériau de finition, l’un des plus discrets qui soit dans la hiérarchie des composants d’un meuble, et lui demander de porter l’ensemble.
La bande de chant en hêtre, ce mince ruban de bois massif que l’on colle sur les tranches des panneaux pour en cacher l’âme, se retrouve ici propulsée au rang d’élément structurel. Un retournement de situation que n’aurait pas renié Duchamp, dans une version plus campagnarde et plus utile à votre salon.
Un matériau unique, une contrainte totale
Le cahier des charges de MODULE 23 tient en quelques lignes : une seule matière, le hêtre, sous deux formes seulement, la bande de chant de 23 mm et le tasseau 23 x 23 mm. Pas de quincaillerie, pas d’astuce métallique. La solidité vient du principe d’assemblage lui-même : les bandes sont enroulées, croisées, contraintes les unes contre les autres jusqu’à composer une structure qui tient par sa propre géométrie.
On aime ce jeu, telle une feuille de papier qui devient résistante lorsqu’on sait appliquer les bons plis.
Ce type de contrainte auto-imposée, la matière unique, est un exercice que les écoles de design connaissent bien. Il oblige à aller chercher dans les propriétés intrinsèques du matériau ce qu’on délègue d’ordinaire à la visserie, aux inserts ou à la colle. On avait déjà croisé cette logique chez des projets étudiants comme PALS de Mauricio Sanin, ou dans des démarches de mobilier bois comme celles documentées autour du hêtre massif chez Cyril de Moulins. Mais ici, l’ambition va un cran plus loin : c’est le matériau de finition lui-même, et non la structure habituelle, qui fait le travail.

Le hêtre, choix raisonné
Le hêtre est un bois dense, à grain serré, que l’industrie du meuble française utilise depuis des siècles. Il résiste bien à la compression, plie sans se rompre si on l’y contraint progressivement, et accepte d’être travaillé en bandes minces sans perdre sa cohérence. C’est d’ailleurs pour ces qualités mécaniques qu’il est présent dans tant de meubles de série, souvent sous forme de hêtre stratifié ou lamellé, comme dans les projets mobilier évoqués sur ce blog autour du mobilier modulaire en hêtre.
La bande de chant est généralement produite en série, vendue au mètre, stockée en rouleau. C’est un produit économique, accessible, que tout menuisier a en stock. En choisir une section de 23 mm comme module de base du projet n’est pas anodin : c’est une dimension standard, qui simplifie l’approvisionnement et rend le projet reproductible sans outillage complexe.

Un système, pas un objet
MODULE 23 n’est pas une table, c’est un piètement, une structure, un système d’appui.
Le projet propose une base adaptable, compatible avec n’importe quel plateau, capable d’accueillir une console d’entrée, un bureau d’appoint, une tablette ou une structure de travail légère. C’est la même logique de composant ouvert que l’on retrouve dans des systèmes modulaires documentés sur ce blog, comme chez Arper avec Semiton ou dans la collection Beam, mais ramenée ici à sa forme la plus sobre, la plus dépouillée.

Léger, transportable, stockable
Le cahier des charges logistique de MODULE 23 est au fond plus exigeant que son cahier des charges formel. Transportable à une main. Stockable à plat. Livré assemblé. Ces trois points définissent un objet dont la valeur n’est pas dans l’effet visuel mais dans le service rendu. Le poids plume des modules résulte directement du choix matière : la bande de chant fine et le tasseau 23 x 23 mm sont deux profils légers. La densité du hêtre, environ 720 kg/m³, est compensée par la faible section des pièces utilisées. La structure enroulée et croisée crée une forme creuse, qui allège l’ensemble tout en maintenant la résistance par triangulation.
C’est un principe que connaissent bien les ingénieurs : une section pleine et une section creuse de même hauteur n’ont pas le même comportement à la flexion. La géométrie croisée de MODULE 23 joue sur ce registre, sans le théoriser explicitement.
Tino Galodé, un jeune designer à suivre
MODULE 23 est le travail de Tino Galodé, designer dont la démarche mérite attention. La rigueur du cahier des charges, la clarté du concept, la sobriété du résultat, tout cela témoigne d’une capacité à travailler sous contrainte sans perdre la lisibilité du projet. Ce n’est pas si courant. Beaucoup de projets monoMatière tombent dans le geste démonstratif ou la prouesse formelle au détriment de l’usage. MODULE 23 reste du côté de la fonction, ce qui est en soi un choix éditorial.
Il y a dans ce projet une économie de moyens qui rappelle les meilleurs exercices des écoles d’ébénisterie et de design objet, là où la contrainte matière force à l’intelligence plutôt qu’à l’ornement. Quelque chose entre l’atelier et le prototype viable. À surveiller.
En savoir plus sur son travail : Tino Galodé
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
