Source Blog Esprit Design :

Un poisson séché suspendu à la porte d’entrée pour conjurer le mauvais sort. Est-ce que cela vous parle ? Si vous avez grandi en Corée, probablement. Si vous avez grandi ailleurs, probablement pas. Et c’est exactement là que le design entre en jeu.

Le myeongtae, lieu noir séché, est un totem ancré dans la culture populaire coréenne depuis des générations, on le suspend au seuil de la porte pour éloigner le malheur et attirer la prospérité. Le problème, c’est qu’un poisson séché accroché à l’entrée d’un appartement séoulien contemporain peut créer un léger conflit esthétique avec le reste de la déco. Junwoo Lim, designer industriel basé à Séoul, a pris ce problème à bras-le-corps, ou plutôt à bout de pied.

Have a Good Fish : le chausse-pied coréen qui transforme le totem en rituel porte-bonheur

Un objet, deux vies

Son projet s’appelle « Have a Good Fish« , c’est basiquement un chausse-pied. Mais pas n’importe lequel, sa silhouette emprunte la forme du myeongtae traditionnel, ce poisson aplati et rigidifié que l’on suspend depuis des siècles au-dessus des portes coréennes. La référence est volontairement décalée, poétique et portée vers l’humour.

La forme est organique, minimaliste et allongée, évoquant le poisson sans l’imiter. Le corps du chausse-pied reprend la légère courbure du poisson séché, ce galbe naturel qui résulte du processus de conservation. Cette géométrie est parfaite : elle correspond aussi à l’ergonomie du geste, guider le pied dans la chaussure, ce que tout bon chausse-pied doit réussir en premier lieu.

Have a Good Fish : le chausse-pied coréen qui transforme le totem en rituel porte-bonheur

Matière et forme au service du rituel

Le choix des matériaux essence de bois ou autre est encore évolutive, mais la direction indique clairement une recherche sur des matières à la fois durables et lisses. On imagine volontiers une résine ou un polymère travaillé pour restituer la texture légèrement satinée du poisson séché, voir même un bel alliage de métal brossé.

La finition doit tenir la promesse de l’object : quelque chose que l’on pose dans une entrée et qui tient le regard, qu’on soit initié à la culture coréenne ou non. Et qui reste utile, sans se briser…

Ce travail sur la transposition d’un objet traditionnel rappelle la démarche du studio coréen SWNA, que nous avions suivi sur le blog dans son détournement de l’Onggi, cette faïence non émaillée aux usages multiples. Dans les deux cas, il s’agit de partir d’un matériau ou d’une forme ancrée dans les pratiques domestiques coréennes pour en extraire une nouvelle lisibilité contemporaine.

Have a Good Fish : le chausse-pied coréen qui transforme le totem en rituel porte-bonheur

Le seuil comme espace de design

Ce que Junwoo Lim met en avant, c’est la notion de seuil comme espace de design à part entière. L’entrée est rarement pensée comme un territoire de rituel. Elle est souvent réduite à sa fonction de transit : on pose les clés, on enlève les chaussures, on passe à autre chose. « Have a Good Fish » cherche à ralentir ce moment, à le charger d’un peu de sens.

Le geste d’enfiler ses chaussures, répété des centaines de fois par an, devient ici un micro-rituel quotidien. Le chausse-pied est là, disponible, dans sa forme de poisson talisman. On le saisit, on glisse le pied, et on part au travail avec, selon la promesse du projet, un peu plus de chance au bout des orteils.

Have a Good Fish : le chausse-pied coréen qui transforme le totem en rituel porte-bonheur

On pense ici à la série KAN d’Amit Hadar, que nous avions découverte à la Milan Design Week 2026 : trois objets sensoriels pensés pour redonner au corps quelques secondes d’attention dans les interstices du quotidien. « Have a Good Fish » partage cette conviction, à savoir que le design peut investir les micro-moments sans les dramatiser.

Junwoo Lim, un designer qui observe avant de dessiner

On connaît bien Junwoo Lim sur BED. Son projet BINGLE, meuble de rangement cylindrique que l’on roule comme une roue dans son appartement, lui avait valu un Gold Winner à l’Asia Design Prize 2026. Une pièce pensée pour les personnes vivant seules dans de petits espaces séouliens, construite sur une observation simple : déplacer une bibliothèque ne devrait pas coûter une journée et un dos.

Have a Good Fish : le chausse-pied coréen qui transforme le totem en rituel porte-bonheur Have a Good Fish : le chausse-pied coréen qui transforme le totem en rituel porte-bonheur

« Have a Good Fish » suit la même logique. Partir d’un usage banal, l’enfiler des chaussures, et d’un signe culturel fort, le totem folklorique, pour proposer un objet qui articule les deux sans forcer. Lim se définit comme un « affordance designer ». La forme suggère l’usage. On voit le chausse-pied, on comprend comment le tenir. On reconnaît le poisson, on comprend pourquoi il est là.

Un objet de lifestyle coréen à vocation universelle

Ce qui est intéressant dans « Have a Good Fish », c’est son double registre de lecture. Pour un Coréen, c’est une réinterprétation d’un signe connu, désacralisé et rendu domestique. Pour un non-Coréen, c’est un objet de design original dont la forme appelle à la curiosité. Les deux lectures coexistent sans s’exclure.

Le design coréen contemporain excelle dans cet exercice. On l’avait déjà observé lors de l’exposition Korea Now au Musée des Arts décoratifs à Paris, où de jeunes créateurs comme Song Seung-yong mêlaient culture d’origine et répertoire formel international. Junwoo Lim s’inscrit dans cette continuité, avec une économie de moyens et un sens du récit qui méritent l’attention.

Le projet cherche à trouver un éditeur ou un partenaire de diffusion. Et à en juger par la cohérence de la démarche, il y a ici matière à un bel objet de collection pour les entrées qui ont un peu de caractère.

Pour suivre le travail de Junwoo Lim : Instagram @limjunwoo_

Pour aller plus loin sur le design coréen et le design d’objet quotidien : notre article sur BINGLE, le meuble de rangement qui roule, notre portrait du studio SWNA et son détournement de l’Onggi, et la série KAN d’Amit Hadar, trois objets de poche pour reconnecter le corps à l’instant présent.

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