Source Blog Esprit Design :

Que devient un matelas quand on lui retire sa fonction première, celle de rester posé au sol ?

C’est la question que pose ce projet de fin d’études présenté par une étudiante de l’École Bleue, à Paris. Le point de départ est un objet que tout le monde connaît : le matelas. Choisir une forme familière permet de parler à chacun, l’étudiante Emma Le Garrec s’intéresse à sa dualité. La matière est souple, et pourtant elle porte le poids du corps grâce à une rigidité interne. De cette contradiction naît le projet.

Un matelas figé en plein mouvement : le projet de diplôme qui détourne la pince bulldog

Pourquoi partir d’un objet aussi banal que le matelas ?

Quand on pense au matelas, on visualise un volume rectangulaire, stable, immobile. La designer choisit de rompre avec cette image. Son intention est de donner une sensation de mouvement à un objet que l’on associe au repos, le matelas passe d’une présence posée à une présence dynamique, comme arrêtée en plein élan. La référence assumée est Le Cri d’Edvard Munch, pour cette impression d’instant suspendu et sa charge expressive.

Cette façon de partir d’une typologie connue pour la questionner revient souvent sur BED. Le projet Standard d’Edwin Mignelli transformait des pièces de polystyrène ordinaires en pièces d’aluminium coulé, et posait déjà la question du moment où un objet banal change de statut. Ici, la question porte sur la posture du matelas.

Un matelas figé en plein mouvement : le projet de diplôme qui détourne la pince bulldog Un matelas figé en plein mouvement : le projet de diplôme qui détourne la pince bulldog

Comment fige-t-on une matière souple sans la figer vraiment ?

La partie technique repose sur un système de serrage, le matelas en mousse est déformé puis maintenu sur une base en contreplaqué souple. De chaque côté, trois planches en chêne massif viennent contraindre la mousse et bloquer sa déformation. Le principe est celui de la pince bulldog, ce petit système de serrage que l’on connaît des bureaux, capable de retenir une feuille, un dossier ou plus. Deux tiges filetées traversantes assurent la stabilité de l’ensemble et le maintien des différents éléments. Des barres en chêne massif complètent les piètements. Elles jouent un rôle structurel, apportent un détail visuel et masquent les tiges filetées pour une finition plus nette.

Le choix des matériaux raconte la même histoire que la forme. La mousse pour la souplesse, le contreplaqué souple pour accompagner la courbe, le chêne massif pour la contrainte et la tenue. Cette opposition entre une matière qui cède et une matière qui serre est au cœur du projet.

Un matelas figé en plein mouvement : le projet de diplôme qui détourne la pince bulldog Un matelas figé en plein mouvement : le projet de diplôme qui détourne la pince bulldog

Où situer ce matelas dans la famille des objets déformés ?

Contraindre une matière souple pour lui donner une forme n’est pas neuf, et c’est justement ce qui rend la comparaison intéressante. Le fauteuil Mushroom de Pierre Paulin enserrait déjà sa mousse dans un jersey tendu pour obtenir une surface sans plis. Le fauteuil 1001 de Thomas Hiemann et Markus Dilger faisait de la déformation un principe d’assise. Plus proche du geste ici, le banc gonflable IKEA PS 2026 utilise un cadre comme moule, pour maintenir et stabiliser une forme molle. Et pour rester dans le registre du serrage, la boîte Toolbox de Benjamin Fournier s’ouvrait et se fermait par un simple pincement, autre variation sur la pince.

Un matelas figé en plein mouvement : le projet de diplôme qui détourne la pince bulldog Un matelas figé en plein mouvement : le projet de diplôme qui détourne la pince bulldog

Le matelas revisité, lui, ne court pas après le confort. Il cherche la posture. On peut d’ailleurs se demander si l’on a encore envie de s’y allonger, ou seulement de le regarder. Entre le banc, le pouf allongé, le cheval d’arçon.. Pour un projet de diplôme, faire passer un objet de repos du côté de la tension reste un pari cohérent. Le matelas rejoint ainsi la lignée des projets étudiants qui détournent le mobilier de sommeil, comme le Millipede de Joëlle Bourquin, où le matelas se décomposait en assises.

Un beau projet, talent en devenir que nous aurons à coeur de suivre pour ces prochains projets et une piqure de rappel sur l’intérêt, le lien, que nous souhaiterions initier entre les écoles et BED. Le projet est en route, affaire à suivre…

Pour en savoir plus sur la designer : Emma Le Garrec

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