Protoplasting Nature de Marcin Rusak : quand la feuille devient ossature
Que reste-t-il d’une feuille une fois qu’elle a cessé de pousser ? Généralement, rien, ou presque. Pour le créatif Marcin Rusak, elle devient structure, une peau et une nouvelle lumière. Sa série baptisée Protoplasting Nature prend la matière végétale telle une source première, non comme un motif appliqué sur un objet, mais comme le corps même de l’objet.
Le nom vient du grec ancien πρωτόπλαστος, « ce qui est formé en premier ». En biologie, le protoplaste désigne une cellule débarrassée de sa paroi. Le rapprochement n’est pas gratuit. Rusak travaille la fragilité, ce moment où une matière tient encore, juste avant de céder.

Qui est Marcin Rusak et pourquoi la plante est sa matière première ?
Marcin Rusak est un designer polonais formé entre Varsovie et Londres. Il vient d’une famille de fleuristes, et cette généalogie irrigue tout son travail. La fleur n’y est pas un ornement, elle est un point de départ. Son studio fonctionne comme un laboratoire, où la recherche de matière précède la forme.
On avait déjà croisé cette obsession sur le blog avec la Flora Lamp II, où la fleur se retrouve figée dans la lumière, et bien avant cela avec la série Flowering Transition, une réflexion sur le temps qui passe à travers l’objet. Protoplasting Nature prolonge cette famille d’idées, en poussant la matière un cran plus loin.

De quels matériaux est faite la pièce ?
La base est une ossature en fil d’acier, soudée à la main. Ce squelette filigrane évoque les meubles ornés du dix-septième siècle, ceux où les motifs floraux étaient sculptés dans le bois ou plaqués en décoration. Rusak inverse la logique. Le motif organique, jadis gravé dans le bois, devient ici le bois lui-même.
Sur cette armature viennent se fixer de grandes feuilles exotiques. D’abord des Strelitzia Reginae, puis des Thaumatococcus Daniellii, une herbe rhizomateuse cultivée en Afrique centrale. Ces feuilles, récupérées auprès de fleuristes et de producteurs, se resserrent sur le métal à mesure que l’humidité s’évapore. Une couche de résine transparente comble ensuite les pores et ralentit l’oxydation, tout en laissant passer la lumière qui, elle, continue de décolorer la matière.
Certaines pièces vont plus loin. Un procédé de thermo-revêtement métallise l’ensemble au zinc ou au bronze. Poli, l’effet imite la fonte traditionnelle, alors que la feuille reste prisonnière sous cette fine coque métallique. La botanique se retrouve embaumée dans le métal.
Cette manière de laisser la matière dicter la forme rappelle d’autres explorations vues récemment, comme la résine biosourcée d’huile de ricin travaillée par Estúdio RAIN dans le projet Rícino C, ou le dialogue entre fibre végétale et acier de l’Atelier DAMA autour du chanvre.

Une sculpture, un luminaire, ou les deux ?
C’est un peu de l’art, un peu du design, et cela est-il vraiment important ? Le design gagne parfois à ne pas se réduire au produit fonctionnel ou industriel, même si je viens peut-être de ma contredire avec un autre article récent, disant tout le contraire.

Que raconte cet objet sur le temps ?
Au départ, Rusak rêvait de feuilles laissées nues, soumises à un cycle végétatif complet. Du vert vif à l’ocre, puis au bronze, elles vont peu à peu sécher mais bien rester en place grâce à la résine. L’envie de préserver a fini par l’emporter sur cette utopie, d’où la résine et le métal.

Reste une tension féconde entre disparition et conservation. On retrouve ce dilemme ailleurs dans le design contemporain, par exemple avec le Petal Vase de Rebloom Studio, qui assume la décomposition de l’objet, ou avec ces lampes-architectures faites de fruits et de déchets organiques. Deux façons de répondre à une même question : que faire de la plante après la plante.
En savoir plus sur le créateur : Marcin Rusak
©Kasia Bielska & Marcin Rusak Studio
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
