Michaela Doležalová : quand la lumière tient dans une feuille de papier
Quitter le monde du cristal de Bohême pour aller ramasser des hortensias dans son jardin, voilà un virage professionnel forcément interpelle. À Prague, la designeuse Michaela Doležalová dirige Jasna, un studio spécialisé en luminaires en papier fait main.
Écorce d’orange broyée, chanvre, lin, écorce de mûrier, aiguilles de pin, pétales : la liste de courses ressemble davantage à celle d’un herboriste qu’à celle d’un fabricant d’éclairage. Le résultat, lui, se retrouve dans des hôtels, des restaurants et des cafés, et commence à voyager hors de République tchèque.

Pourquoi une verrière formée à l’UMPRUM range le cristal pour du papier ?
Michaela Doležalová a étudié le verre à l’UMPRUM, l’académie des arts, de l’architecture et du design de Prague. Elle a ensuite travaillé du côté de Preciosa et Lasvit, deux maisons qui pèsent dans le luminaire tchèque, et participé à des pièces monumentales comme un lustre de quatorze mètres dans l’atrium de l’immeuble Aspira, ou l’éclairage du monastère de Sázava. De quoi remplir un portfolio pour dix ans.
Elle a pourtant changé de matière, et son explication a le mérite d’être concrète. Dans son entretien à CzechCrunch, elle décrit des projets verriers qui durent des années, avec du poids, de la statique, de grosses équipes et une dépendance complète aux fournisseurs. Le papier lui a rendu de la vitesse et de l’autonomie. Là où il fallait une grue et un bureau d’études, quelques chevilles et un marteau peuvent suffire. On peut discuter la formule, elle résume assez bien ce que beaucoup de jeunes studios cherchent aujourd’hui : une matière qu’on maîtrise du début à la fin, sans passer par une usine.
Le nom du studio raconte la suite. Jasna signifie claire, lumineuse. La designeuse voulait un mot féminin, slave, et lisible à l’étranger. Elle le dit elle même : son véritable médium n’est pas le verre, ni même le papier, c’est la lumière.
De quoi est fait exactement le papier de Jasna ?
Les papiers Jasna sont produits à partir de matières premières naturelles uniquement : pelure d’orange, lin, fibre de chanvre et écorce de mûrier. L’ensemble reçoit un traitement ignifuge Burnblock, puis un renfort au caoutchouc naturel pour gagner en tenue dans le temps. Un abat jour en papier qui ne craint ni la première ampoule chaude ni le premier coup de plumeau, cela change beaucoup de choses pour un projet commercial.
L’écorce de mûrier, les habitués du blog la connaissent bien. C’est la fibre du washi et de nombreux papiers japonais, explorée ici par Maxime Prangé dans sa collection Washi No Akari ou, depuis vingt ans, par Céline Wright. On la retrouve aussi côté nouvelles générations, chez Samuel Aguirre et sa Midnight Collection, ou dans le papier Unryu utilisé par Joanne Odisho pour la lampe modulaire Mod-u. Le papier comme matière structurelle, et non plus comme support de maquette, reste un terrain que le blog suit de près, notamment avec les luminaires en déchets de papier et de carton d’Alix Petit.
L’écorce d’orange, elle, nous ramène à une vieille connaissance : Repulp et sa tasse en déchets d’agrumes, ou encore les épluchures d’aubergine de Precious Peels. La différence chez Jasna, c’est que le déchet alimentaire n’est pas transformé en plaque uniforme. Il reste visible, fibreux, irrégulier, et c’est précisément ce que la lumière vient révéler par transparence.
Comment un moule imprimé en 3D change la fabrication d’une lampe en papier ?
Habituellement, une feuille de papier fait main doit être gaufrée puis découpée au laser pour obtenir un patron avec ses lignes de pliage. Deux opérations supplémentaires, donc deux occasions de perdre de la matière.
Michaela Doležalová imprime en 3D ses propres formes de puisage, avec un relief intégré. Quand la feuille est formée dans la papeterie artisanale qu’elle a acquise dans la région de Podkrkonoší, elle sort déjà avec ses lignes de pli prémarquées et ses découpes. La feuille naît en même temps que le patron. Moins de chutes, un assemblage plus précis, et un objet qui se monte ensuite à l’atelier pragois de Letná avec sa structure.
C’est une jolie réconciliation entre deux mondes que l’on oppose souvent : une technique de papeterie vieille de plusieurs siècles, et une imprimante 3D qui sert ici à fabriquer l’outil plutôt que le produit fini. On avait vu une logique voisine du côté des luminaires imprimés du blog, mais rarement appliquée à un tamis de papetier.
Que viennent faire des hortensias dans un luminaire ?
Les végétaux sont l’autre moitié du projet. La collection Floralis Orange, best seller du studio, associe pelure d’orange broyée et étoupe de chanvre. D’autres pièces intègrent des aiguilles de pin, des hortensias ou des pervenches. La designeuse cultive une bonne partie de ces ingrédients dans son jardin du quartier de Troja, ou les récolte en forêt. Sa règle de fabrication est presque culinaire : traiter les végétaux frais ou les congeler immédiatement pour qu’ils gardent leur couleur. Moins il y a d’étapes entre la prairie et la lampe, mieux c’est.
Les clients apportent aussi leur matière. Des roses séchées héritées d’une grand mère ont fini coulées dans le papier. Une centaine de trèfles à quatre feuilles ramassés au fil d’une vie, transmis de génération en génération, également. On parle donc d’objets qui ne se contentent pas d’éclairer une pièce, ils encapsulent un morceau de biographie familiale. Cette idée d’un luminaire qui garde la trace d’un lieu ou d’un moment traverse d’ailleurs plusieurs projets déjà croisés ici, à commencer par ces lampes architectures faites de fruits et de déchets.

La designeuse résume l’effet recherché sans détour : ses objets fonctionnent comme une cheminée ou une bougie. Ils calment et réchauffent visuellement un espace. C’est souvent pour cette raison que des gérants de cafés la contactent, avec un lieu qu’ils trouvent beau mais froid.
Où voir le travail de Jasna, et par quelle porte entrer ?
Les installations sur mesure occupent une bonne place dans l’activité du studio, en dialogue direct avec les architectes d’intérieur. On retrouve son travail à l’hôtel W Prague, dans des restaurants du groupe Zátiší, dans le café Periferie ou encore dans les vitrines et intérieurs de Papelote. Le studio collabore aussi avec des agences d’architecture intérieure, dont Flat White Architekti.
Côté reconnaissance, le studio a reçu cette année un prix EDIDA, les Elle Decoration International Design Awards, dans la catégorie design durable, et a remporté le concours She’s Next porté par Visa. Michaela Doležalová rappelle volontiers qu’elle a démarré avec un prêt de trente mille couronnes consenti par son père, et qu’une école d’art n’apprend ni la comptabilité ni le marketing. Les commandes arrivent désormais d’Espagne et du Royaume Uni, et un salon à Stuttgart lui a ouvert une première porte sur le marché allemand avec la collection Orange Drop.
Plus d’informations sur Jasna Studio et sur son compte Instagram.
English Version
Jasna Studio: paper light objects made from orange peel, hemp and garden flowers
Jasna is a Prague based design studio founded by Michaela Doležalová, who trained in glass at UMPRUM and worked with Czech lighting manufacturers Preciosa and Lasvit before switching materials. She now produces handmade paper light objects, both bespoke installations for commercial interiors and small limited collections sold online.
The papers are made exclusively from natural raw materials: orange peel, flax, hemp fibre and mulberry bast. They are treated with Burnblock fire retardant and reinforced with natural rubber for durability. The studio’s core technical innovation is a set of 3D printed paper making moulds carrying a relief pattern, so each sheet is formed with its folding lines and cut outs already pressed in. This removes the usual embossing and laser cutting steps, reduces waste and improves assembly accuracy.
Doležalová also embeds foraged and home grown plant material into the paper, including pine needles, hydrangeas and periwinkle, and works with flowers supplied by clients. Her work appears at W Prague, Zátiší Group restaurants, Periferie café and Papelote. The studio received an EDIDA award for sustainable design and won the Visa She’s Next competition, and is now exporting to Spain, the UK and Germany.
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
