Après BINGLE, Junwoo Lim dessine un banc public pour se regarder en face
Courir encore et encore, se croiser et parfois se poser, se reposer les yeux dans le vide ou sur son téléphone. Mais une question alors peut se poser, pourquoi la plupart de nos bancs publics nous installent ils côte à côte, le regard fixé dans la même direction ? Avec une idée, si on repense cette vision, peut-on provoquer la rencontre, l’échange et à minima une interaction qui manque à beaucoup de monde au quotidien…
Ce sont les questions que pose Libre de faire face (Free to Face), un banc public imaginé par le designer coréen Junwoo Lim, que les lecteurs de BED connaissent déjà pour BINGLE, son meuble de rangement qui roule. Le projet a été développé avec le soutien de la Korea Craft & Design Foundation (KCDF), dans le cadre de l’initiative Public Design Lab. Junwoo Lim se présente volontiers comme un designer de l’affordance (un mot un peu pompeux pour souligner que le design ne doit pas s’expliquer, le fonction doit se comprendre en une seconde), ces objets qui expliquent leur usage sans mode d’emploi. Ici, l’usage à suggérer est un peu particulier : se regarder et se parler.

Pourquoi parler en ville coûte il désormais le prix d’un café ?
Les villes ont été dessinées pour circuler, on y passe, on y traverse, on y attend un bus. Les lieux où l’on peut s’arrêter et discuter sans rien payer se sont faits rares. Résultat, pour prendre des nouvelles d’un ami, on finit souvent en terrasse, avec une addition à la clé. Junwoo Lim parle d’une forme de marchandisation de la conversation. L’expression peut faire sourire, mais elle sonne juste pour qui a déjà commandé un deuxième expresso uniquement pour garder sa table.
Le designer vise aussi le banc linéaire classique assis en rang, comme des oiseaux sur un fil, les usagers ne se voient pas. Georges Brassens chantait les amoureux des bancs publics, mais il faut reconnaître qu’il fallait déjà bien tourner la tête pour se faire les yeux doux.
À quoi ressemble un banc pensé pour se faire face ?
Libre de faire face prend le contrepied de la ligne droite, le banc adopte une structure organique en gradins, qui rappelle un petit amphithéâtre ou un escalier de place publique. Les assises se répartissent sur plusieurs niveaux et plusieurs orientations. On peut ainsi s’asseoir à la hauteur et dans la position que l’on préfère, plus haut, plus bas, de côté ou de face.
L’emprise au sol reste réduite, c’est un point important pour l’espace public, où chaque mètre carré est disputé entre piétons, vélos, terrasses et poubelles. Malgré ce format compact, la disposition des gradins place naturellement les personnes dans le champ de vision des autres.
Une pièce architecturale, pouvant s’intégrer sans alourdir nos espaces, même si peut-etre le confort reste discutable, ici on vient échanger pas forcément passer de longues heures.

Gradins, tablette, porte bagages : un banc ou un petit salon urbain ?
La forme en gradins a un autre avantage. Selon les places occupées, les niveaux laissés libres changent de fonction. Une marche vide devient un rangement pour un sac ou une valise. Une autre sert de petite table pour poser un gobelet ou une barquette. Une troisième se transforme en accoudoir. Le même objet peut accueillir une pause solitaire, une discussion à deux ou un pique nique improvisé entre collègues.
Cette logique de mobilier qui change d’usage selon qui s’y installe rappelle d’autres projets publiés sur BED. On pense à ESTRADE de Pierre Villez, qui jouait déjà sur la hauteur et l’idée de scène, ou à LIESO, présenté à la Paris Design Week, dont l’ambition était justement de tisser du lien par le mobilier urbain. Côté partage de repas, nous avions aussi raconté comment un simple dîner pouvait réunir des créatifs autour d’une même table lors du Banquet au Mètre. Libre de faire face transpose un peu cette idée dans la rue, sans réservation.
De quelle matière est fait Libre de faire face ?
La question de la matière compte beaucoup pour un banc public. Il doit supporter la pluie, le soleil, les rayures et parfois les skateurs. Les gradins demandent aussi une matière capable de tenir des arêtes nettes et des surfaces planes, puisque chaque niveau sert tour à tour d’assise, de table et d’étagère.
Sur ce terrain, les approches publiées sur le blog sont très variées : le châtaignier et le robinier de Nesira par Julien Coutureau, le marbre de Carrare de Marmifere par Studio Lievito, ou encore les bordures et blocs de béton réemployés par Studio 5•5 à Évry Courcouronnes.

Et si le banc redevenait un outil de voisinage ?
On parle beaucoup de mobilier urbain dissuasif, ces assises inclinées ou découpées pour qu’on ne s’y attarde pas trop. Libre de faire face fait le pari inverse. Il propose de rester, de s’asseoir face à quelqu’un et de voir ce qui se passe. Peut être rien. Peut être une discussion sur la météo, qui finira sur les travaux de la rue d’à côté.
Il serait sans doute exagéré de dire qu’un banc suffit à réparer le lien social d’un quartier. Mais il peut offrir un cadre. Après le rangement nomade de BINGLE, Junwoo Lim confirme une manière de travailler cohérente : partir d’un geste du quotidien, observer ce qui coince, puis proposer une forme qui rend le bon usage évident. Ici, le geste observé est celui de tourner la tête vers l’autre. On attend avec curiosité de voir ce banc installé en situation réelle, et d’entendre ce qu’on s’y raconte.
Plus d’informations sur les designers : @limjunwoo_ et @fluteehayung. Projet développé avec le soutien de la Korea Craft & Design Foundation (KCDF), Public Design Lab. Voir aussi @publicdesignfestival.
Free to Face, a public bench by Korean designer Junwoo Lim
Free to Face is a public bench designed by Korean designer Junwoo Lim and developed with the support of the Korea Craft & Design Foundation (KCDF) as part of its Public Design Lab initiative. The project starts from an observation about contemporary cities: built around mobility, they offer few free places where people can stop and talk, which pushes conversation into cafés and other paid spaces. Classic linear benches also seat people side by side, which limits eye contact. Free to Face answers with a compact, organic stepped structure. Users choose their own height and orientation, and the layout naturally places them within each other’s line of sight. Depending on which levels are occupied, the empty steps become luggage storage, small tables or armrests, turning the bench into a multi-purpose outdoor setting for sharing meals and conversations. The project follows Lim’s affordance-driven approach, already seen in his rolling storage unit BINGLE, published on Blog Esprit Design. It joins a wider family of public seating projects featured on the blog that treat street furniture as a tool for neighbourhood connection rather than mere rest.
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
