Source Journal du Design :

Dans cet appartement parisien hors norme, Sophie Dries a repensé l’architecture autour d’une collection de plus de 300 œuvres d’art moderne et contemporain. Matières naturelles, lignes courbes et mobilier sculptural composent un écrin volontairement discret où Picasso, Kounellis ou Claire Tabouret occupent le devant de la scène.

À première vue, tout semble couler de source. Les volumes s’enchaînent avec fluidité, les courbes accompagnent le regard, la lumière circule librement et les œuvres trouvent naturellement leur place.

Pourtant, derrière cette apparente évidence se cache une opération architecturale de grande ampleur. Pour ce couple de collectionneurs parisiens, Sophie Dries a transformé un ancien appartement familial en un triplex contemporain pensé autant pour vivre que pour recevoir et contempler l’art.

Situé au cœur de Paris, dans deux immeubles historiques du XVIIIᵉ siècle réunis au fil du temps, l’appartement présentait une géométrie particulièrement complexe. Les niveaux décalés, les structures anciennes et les nombreux espaces cloisonnés constituaient autant de contraintes que l’architecte a choisi de convertir en opportunités. Avec l’aide d’ingénieurs, elle a repris en profondeur le plan, supprimé plusieurs séparations et imaginé une nouvelle circulation verticale, plus généreuse et plus lisible.

Le nouveau programme s’organise désormais autour de trois univers : une suite privée pour les propriétaires, un étage réservé aux invités et, au sommet, des espaces de réception prolongés par des terrasses ouvertes sur les toits de Paris. Une manière de faire évoluer cette ancienne demeure familiale vers un appartement davantage tourné vers la vie sociale et la collection.

Car ici, l’art n’est pas un supplément décoratif. Il est le point de départ du projet.







Plus de 300 œuvres habitent les lieux. L’enjeu était donc délicat : créer une architecture suffisamment présente pour donner une véritable identité aux espaces, mais assez silencieuse pour ne jamais entrer en compétition avec les œuvres.

Sophie Dries a choisi la retenue. Les blancs cassés et les tonalités minérales forment une toile de fond lumineuse, réchauffée par le chêne clair, la loupe de bois, les placages de paille et le travertin. Les matières introduisent de la profondeur sans imposer de palette concurrente aux tableaux. Dans certaines pièces, des niches arrondies et des murs courbes viennent même envelopper les œuvres, comme si l’architecture avait été modelée autour d’elles.

La circulation constitue l’un des gestes les plus spectaculaires du projet. Au centre du triplex, un ascenseur ovale en verre translucide est accompagné d’un escalier sculptural en chêne et en plâtre. Réalisé sur place, celui-ci épouse les irrégularités du bâtiment et donne à la montée un caractère presque scénographique. L’architecte transforme ainsi un élément purement fonctionnel en véritable promenade architecturale, ponctuée par les œuvres de la collection.

Cette prédilection pour les lignes souples se retrouve partout. Les angles sont adoucis, les bibliothèques se plient aux volumes et certains espaces prennent des allures de petites alcôves. Une pièce courbe a notamment été imaginée pour accueillir les œuvres sur papier, plus fragiles et plus intimes. À l’écart des grandes pièces de réception, elles bénéficient ainsi d’un espace à leur mesure, baigné de lumière naturelle.

L’architecture devient alors une succession de cadres. Chaque déplacement révèle une nouvelle œuvre, un détail de matière ou une pièce de mobilier.

Dans cet intérieur, le dialogue entre art et design ne s’arrête pas aux murs. Le mobilier participe lui aussi à la composition, dans un savant mélange de pièces vintage, de créations contemporaines et de réalisations sur mesure.






Certaines pièces historiques ont été conservées, comme une spectaculaire bibliothèque en teck à facettes ou encore la cheminée en acier inoxydable du salon triangulaire du dernier étage, dessinée dans les années 1980 par le sculpteur grec Philolaos, proche de la famille. D’autres signatures viennent compléter cet ensemble éclectique : Joe Colombo, Philippe Starck, Wonmin Park, mais aussi Sophie Dries elle-même, dont les tables d’appoint Petra et le miroir ovale Styx ponctuent les espaces.

Dans la salle à manger, une table aux plateaux de verre des années 1970 côtoie des chaises de Philippe Starck. Dans le salon, des assises aux lignes arrondies prolongent le vocabulaire organique de l’architecture.

Loin du décor monolithique, Sophie Dries revendique au contraire le mélange des époques et des langages. Une approche qui rejoint son travail de designer, marqué par l’expérimentation des matières et par le goût des associations inattendues.

C’est peut-être là que réside la réussite du projet : malgré l’abondance des œuvres, l’appartement ne donne jamais l’impression d’un musée privé. Le bois, la pierre et les textiles réintroduisent une dimension domestique ; les courbes rendent les volumes plus enveloppants ; le mobilier invite à s’asseoir, à vivre, à recevoir.

Même les éléments les plus techniques semblent avoir été dessinés pour disparaître dans l’ensemble. L’escalier, les bibliothèques et les rangements deviennent des fragments de sculpture tandis que les œuvres conservent leur autonomie.

Cette discrétion revendiquée est au cœur de la démarche de Sophie Dries. Elle préfère que l’on perçoive d’abord l’atmosphère d’un lieu avant d’en deviner les prouesses techniques. Une architecture qui ne cherche pas à se montrer, mais à mettre en scène ce qui compte : la lumière, les matières, les objets et surtout l’art.




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