Eve Wolfs et Raphaëlle Bosmans : un tabouret en chêne pour faire son deuil à la maison
Un objet du quotidien peut-il nous aider à faire son deuil ? Et pourquoi pas aller plus loin que la photo, ou urne… Ici, le projet va tourner autour d’une pièce plus forte : un tabouret. Ce meuble modeste sur lequel on s’assoit, la designer belge Eve Wolfs et l’architecte d’intérieur Raphaëlle Bosmans proposent une réponse en chêne, de 48 centimètres de haut.
Un siège commémoratif, pensé pour la maison, qui laisse une trace à celui ou celle qui s’y pose. Littéralement.

Qui est Eve Wolfs, la designer qui redessine les rituels funéraires ?
Eve Wolfs est installée à Bruxelles, elle s’intéresse à ce qu’elle appelle les rituels invisibles de la vie domestique, de l’hygiène aux funérailles. Son portfolio en témoigne : un séchoir à linge, un dérouleur de papier, une tirelire, un humidificateur, une chaussure. Des objets que l’on utilise tous les jours sans jamais les regarder vraiment.
Depuis quelques années, elle travaille aussi sur une série consacrée à la mort. Il y a d’abord eu A grave for today, une tombe où le visiteur imprime le nom du défunt dans le sable, un geste aussi éphémère que le souvenir. Brassens rêvait d’être enterré sur la plage de Sète, Eve Wolfs propose plutôt que la plage vienne à la mémoire.
Puis le Memorial Stamp, un tampon de la taille d’un livre, que l’on presse dans le sable, la neige ou la terre, où que l’on soit, et que l’on range ensuite dans sa bibliothèque. Le siège commémoratif est la troisième pièce de cette série. La designer annonce que d’autres suivront.
Pourquoi ramener la commémoration à la maison ?
Le point de départ est une idée tirée des neurosciences : la première fonction de la mémoire n’est pas de se souvenir, mais d’oublier. L’oubli se fait tout seul, le souvenir, lui, demande un effort. Contrairement à la pierre tombale, la mémoire ne tient pas sans entretien.
Or la mort a été éloignée de nos villes et de nos conversations. Eve Wolfs rappelle que dans la tradition chrétienne, les familles veillaient le corps à la maison pendant plusieurs jours. Dans l’Europe victorienne, le deuil pouvait durer jusqu’à deux ans. Aujourd’hui, le congé accordé pour un deuil en Europe dure en moyenne moins de trois jours. En Belgique, la loi impose que le corps soit pris en charge sous six jours maximum. Beaucoup ne retournent jamais sur la tombe. Le cimetière paraît trop froid, trop loin. La crémation, elle, peut sembler rapide et clinique.

Le funéraire devient un vrai terrain de design. Sur BED, nous avons récemment présenté Loop Living Cocoon, le cercueil en mycélium qui pousse en sept jours. Là où Loop travaille la fin de vie du corps, Eve Wolfs travaille la vie de ceux qui restent.
À quoi ressemble ce tabouret commémoratif en chêne ?
L’idée originale et le dessin viennent de Raphaëlle Bosmans, architecte d’intérieur et designer basée à Bruxelles. Sa pratique est ancrée dans le travail du bois, entre artisanat, expérimentation de la matière et construction. Les deux designers ont ensuite développé la pièce ensemble.
Le tabouret est réalisé en chêne, par découpe laser et menuiserie. Le laser travaille l’assise avec précision, la menuiserie assure l’assemblage. Le choix du chêne n’a rien d’anodin. C’est un bois dense, qui dure et se patine avec les années. On peut y voir un écho à la mémoire : quelque chose qui vieillit sans disparaître. Le chêne reste d’ailleurs un bois que l’on retrouve souvent sur le blog, des 1 500 chaises en chêne évoquées par Ionna Vautrin et Emmanuel Thouan aux tabourets récents comme Mue de Gabrielle Monnin ou le Nexus Stool de Yann Gandon.

La forme reste celle d’un tabouret, simplement. Rien ne signale un objet funéraire au premier regard, c’est en s’asseyant que tout se joue : l’assise laisse une marque sur le corps, visible et ressentie par la seule personne assise. Puis elle s’efface, comme le nom tracé dans le sable.
Un objet funéraire peut il faire sourire ?
C’est en tout cas l’intention, le siège est conçu pour lancer une conversation, provoquer une nostalgie joyeuse, ou simplement un sourire. La peinture du XVIIe siècle posait un crâne sur la table pour rappeler que tout passe. Ici, la vanité se loge un peu plus bas.
La marque laissée par le tabouret peut se lire de plusieurs façons. Un rappel que rien ne dure, pas même la perte. Ou la preuve que l’amour ne s’arrête pas et change simplement de forme. Et puis il y a la lecture la plus littérale, que les designers assument avec humour : le deuil, au sens propre, ça fait mal aux fesses.
On peut aussi y voir une manière douce de redonner une place aux absents, entre le salon et la cuisine, sans rendez vous au cimetière. Un meuble que l’on croise tous les jours, et qui rappelle, quelques minutes, que l’on a aimé quelqu’un.
Pour suivre le travail d’Eve Wolfs : evewolfs.xyz et Instagram. Pour Raphaëlle Bosmans : raphaellebosmans.com et Instagram. D’autres projets belges sont à retrouver dans notre rubrique Belgique et notre sélection de tabourets.
Crédits photo : Eve Wolfs et Laure Hirschfeld
Belgian designer Eve Wolfs, based in Brussels, explores the overlooked rituals of domestic life, from hygiene to funerals. Her latest piece is a memorial seat, a small oak stool (40 x 32 x 48 cm) made by laser cutting and carpentry, designed with Brussels interior architect and wood specialist Raphaëlle Bosmans, who drew the original idea. The project starts from a simple observation: memory forgets by default and needs effort to stay alive, while death has been pushed away from homes, cities and daily life. Bereavement leave in Europe now averages under three days, and many people never return to the grave. The stool brings commemoration back home. When someone sits on it, the seat leaves a temporary mark on the body, felt only by the person seated, a reminder that can be read as loss fading, love changing shape, or, as the designers put it with humour, grief as a literal pain in the backside. It is the third piece in Wolfs’ funeral series, after A grave for today and the Memorial Stamp. It joins a growing body of design work rethinking death rituals, such as the mycelium coffin Loop Living Cocoon.
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
