Rencontre : Maud Rondot, designer CMF et exploratrice de la matière
Poursuivons notre série dédiée aux rencontres inspirantes, designers, créateurs, intégrés ou non qui façonnent les usages, les services, les produits, les expériences qui arriveront demain dans nos quotidiens… La série de rencontres, sur BED, est là pour : prendre le temps de mettre en lumière des talents, des métiers qui ne sont que trop peu poussés sur le devant de la scène et de leur poser d’autres questions…
Après Alexia Audrain, Céline David, Manon Palie, Tamim Daoudi, Gauthier Flagel, Vincent Gravière, Matthieu Bourgeaux, Agence PAD, Louis Béziau, Colin Gallois, Elise Burbaud, Arnault Duhem et Alexandre Pain, Galt design, Camille Baron, Mathias Courtet, Hugo Volpei, Ionna Vautrin et Emmanuel Thouan, … À qui le tour ? Si vous avez en tête des marques ou structures pour lesquelles vous avez une admiration pour leurs produits, innovations ou design, nous pourrions partir à la rencontre du ou des designers cachés ! N’hésitez pas.
Pour la rencontre du mois de Novembre, Maud Rondot designer CMF, nous fait l’honneur de répondre à mes questions.

©Aude Lemaitre
Ouverture et parcours
Qui êtes-vous aujourd’hui, Maud ? Comment expliquez-vous votre métier à quelqu’un qui n’a jamais entendu le mot CMF ?
Je suis designer-chercheuse, experte en CMF design et innovation matière.
J’ai des « racines » industrielles et une approche artisanale de la matière.
Ma pratique hybride se situe à la croisée de l’art, du design et de l’industrie. J’explore le potentiel des matières et des procédés pour faire émerger de nouvelles expressions matérielles et essayer d’ouvrir de nouveaux territoires de création.
Le design CMF, pour Couleurs, Matières et Finitions, est une dimension inhérente du design qui s’est initialement déployée sous ce nom dans l’industrie automobile. Son rôle, c’est de définir le langage sensoriel d’un objet : ce qu’il nous fait ressentir, la manière dont on le perçoit, dont on le touche via sa matière, sa couleur et sa finition. Il lui donne aussi un ancrage culturel et un positionnement selon l’environnement dans lequel il s’inscrit.
Le design CMF fait pleinement partie de l’identité d’un objet. Il est indissociable de la forme qui le porte. C’est, néanmoins, une expertise à part entière, avec des départements dédiés au sein des entreprises, toutes industries confondues, transport, mode, sport et électronique.
C’est aussi un métier qui couvre un spectre très large. En prospective, on explore les usages et les expressions de demain via les tendances (macro-micro). En développement, on traduit cette vision via la matérialité concrète d’un produit. Et une fois le produit commercialisé, on peut encore faire évoluer ses couleurs et ses matières pour prolonger son attractivité, sans forcément changer sa géométrie.
Vous avez commencé dans la mode, et c’est à Première Vision que la matière a pris le dessus sur le vêtement. Que s’est-il passé ce jour-là ?
Ça a été une vraie révélation ! Et je crois que c’est d’abord au contact de personnes passionnées que l’envie est née. Pendant mon stage, je participais au tri des échantillons envoyés par des fabricants du monde entier. Ce n’était pas une mission créative en soi, mais j’avais entre les mains un reflet de la production mondiale textile, ce qui était assez fou.
Il y avait déjà quelque chose de très sensoriel, dans ce rapport aux matières.
À côté de moi, les équipes de PV construisaient des univers en associant ces échantillons à des idées, à des thématiques. Je me souviens de leur passion et engagement quand elles parlaient des textiles. Tout ça était pris très au sérieux, et ça résonnait énormément en moi.
J’avais jusque-là surtout connu le monde de la mode, et je n’y avais pas trouvé ce même esprit. Le travail du volume me parlait aussi moins, à ce moment-là, que la matière elle-même. Cette expérience m’a révélé tout un monde sensible et un process de création qui se cache derrière chaque matériau. Et ça m’a vraiment fait vibrer.
©Aude Lemaitre
Du textile à l’automobile, le saut paraît grand. Qu’est-ce que la mode vous a appris pour l’automobile ?
Pas vraiment, parce que ma formation portait déjà sur le design textile et matière. À l’ENSAD, on explorait bien plus que le textile, et c’est justement ce qui faisait la richesse de cette formation en master. Pour mon diplôme, par exemple, j’ai présenté du dessin, des recherches en résine, des broderies en trois dimensions et de la marqueterie.
Finalement, le passage vers l’automobile était assez logique : dans une voiture, on trouve une grande diversité de matières, du souple au rigide. Ma formation m’avait appris à développer une démarche de design appliquée à ces différentes matérialités.

Vos premières années chez un fournisseur, avant Peugeot : en quoi le fait d’être côté usine change-t-il le regard d’un designer ?
Absolument tout. Je m’en suis rendu compte en arrivant chez Peugeot : j’avais déjà développé une connaissance concrète du terrain et des procédés de fabrication, et ça m’a beaucoup servi. Pour moi, cette connaissance est indispensable pour ancrer ses propositions dans une réalité. Ça ne veut pas dire qu’il faut accepter les procédés tels qu’ils existent.
Au contraire, on peut les questionner et chercher à les faire évoluer. Mais je pense qu’il faut d’abord comprendre les logiques en place pour pouvoir les transformer.
©Peugeot
Le métier de CMF dans l’industrie
Concrètement, à quel moment le CMF entre-t-il dans un projet automobile, et à quel moment en sort-il ?
Le design CMF accompagne un projet depuis les premières recherches jusqu’à sa vie commerciale. C’est ce qui lui donne un champ d’intervention aussi vaste. On commence à travailler en parallèle des designers extérieurs et intérieurs. Même lorsque les formes ne sont pas encore définies, on construit déjà les univers dans lesquels le produit va s’inscrire. Ensuite, on accompagne toutes les étapes du développement jusqu’à la mise en production.
Je te donne un exemple concret : sur le projet de la dernière Peugeot 3008, j’avais recensé le nombre de références matières visibles sur l’ensemble de la gamme : 17 grains, 27 aspects décoratifs et 12 textiles.
On ne réinvente pas tout à chaque projet mais ça te donne un peu une idée du terrain de jeu ! C’est pour cela qu’on travaille en équipe et nous avons aussi des spécialistes CMF selon les matières (grain, textile, teinte de caisse, décors…).
Ensuite notre travail continue après le lancement : on peut faire évoluer un textile de siège, un décor intérieur ou une couleur de carrosserie, par exemple. On a donc vraiment une vision entière du cycle de vie du produit.
Vous travaillez entre le design, l’ingénierie et le marketing. Qui gagne quand les trois ne sont pas d’accord ?
Nous faisons partie du design, et nous travaillons en permanence avec le marketing et l’ingénierie. Les décisions sont collectives et doivent répondre aux enjeux de la marque dans son entièreté.
Je dirais que le design a particulièrement ce rôle de pousser les propositions, de questionner ce qui existe pour faire bouger les lignes.
Ensuite, tout l’enjeu, c’est de porter cette ambition ensemble jusqu’au produit final. Même si, parfois, on aimerait aller encore plus loin !
Un projet auto dure deux à trois ans, même plus. Comment choisit-on une couleur ou une matière qui doit encore plaire quand la voiture sortira, puis pendant dix ans sur la route ?
Aujourd’hui, les temps de développement se sont beaucoup raccourcis. On fait aussi davantage évoluer les produits au cours de leur vie, avec de nouvelles propositions de couleurs, de matières ou des collaborations. Ça permet de renouveler leur expression et leur intérêt. Quand on travaille sur un brief CMF, on se projette toujours à la date de sortie du produit.
On ne design pas seulement pour aujourd’hui. Il faut anticiper, et ça passe par une veille permanente. La souplesse des process de production aujourd’hui joue aussi beaucoup : elle nous permet d’intervenir sur un produit déjà développé, là où, auparavant, les choses étaient plus lourdes à faire évoluer.
La veille occupe une grande partie de votre temps. Où regardez-vous ? Et qu’est-ce qui vous fait dire « ça, on le prend » ?
Partout, littéralement ! Dans la rue, dans les musées, sur Instagram, … Je pense que c’est une manière d’éduquer son regard : apprendre à percevoir ce qui se dégage d’un ensemble, ce qui nous interpelle et ce dont on pourra se nourrir.
L’inspiration est rarement une traduction littérale. C’est plutôt une assimilation de signaux, parfois très visibles, parfois beaucoup plus discrets.
Ensuite, la stratégie et l’identité de la marque sont essentielles. Elles donnent un filtre pour sélectionner les bonnes pistes. C’est ce qui permet de construire une proposition cohérente et d’éviter de se disperser.
Une matière doit tenir sous le soleil d’Arizona comme dans l’hiver finlandais. Quelles contraintes techniques un designer sous-estime le plus quand il découvre le CMF automobile ?
Oui, le cahier des charges est très exigeant ! On fait subir toutes sortes de tortures aux matériaux pour vérifier leur résistance et garantir leur qualité dans le temps. Je me souviens notamment d’un test d’abrasion où un peigne en métal vient « user » un textile pendant des heures. C’est assez impressionnant à voir, mais ça donne une idée très concrète des contraintes auxquelles les matières doivent résister.
Un beau projet, un choix difficile, un échec
Le concept car Inception un projet fort. Vous y avez mis de la couleur dans le vitrage plutôt que dans la peinture. Comment convainc-on une marque d’inverser une logique aussi installée ?
Inception était vraiment un projet de vision pour Peugeot. Il devait porter les marqueurs de la future gamme électrique, donc l’enjeu était énorme. Il y avait une forte volonté de rupture avec le thermique, ainsi qu’un changement de direction stylistique, impulsé par Matthias Hossann.
Tous ces éléments ont permis à l’équipe d’aller très loin, aussi bien sur l’extérieur que sur l’intérieur et le CMF. La genèse du pare-brise est venue de ses proportions inédites, qui prenaient presque le pas sur la carrosserie. Dans cette logique, cette immense surface vitrée devait porter à la fois une fonction et une expression.
©Peugeot
C’est là que nous avons choisi d’utiliser un verre dichroïque, issu de l’architecture, pour ses propriétés de protection contre les UV, mais aussi pour son effet visuel presque hypnotique.
Depuis l’extérieur, le verre reflétait des teintes solaires, tandis qu’à l’intérieur, il révélait des nuances bleutées. Nous voulions créer ce contraste et cette dualité dans l’expérience. L’ambition était forte, et les risques que nous avons pris étaient à la hauteur. Ce matériau n’existait pas sous cette forme en 3D et n’avait jamais été transformé par le procédé de mise en forme gravitationnelle utilisé pour les pare-brises de concept car automobiles.

©Peugeot
Je me souviens de la réception du premier pare-brise courbé avec cet effet. Son impact était tellement fort que ça a mis tout le monde d’accord ! Son intégration s’est imposée assez naturellement.
Racontez-nous un choix difficile : une matière ou une finition que vous avez défendue, et qu’il a fallu abandonner. Pour quelle raison ?
En réalité, tous les matériaux d’Inception représentaient une prise de risque : l’acier galvanisé, le vitrage multichroique, le textile forgé… On n’a rien lâché ! Ce qui a beaucoup compté, c’était d’inscrire ces recherches dans une démarche d’innovation.
On ne proposait pas seulement de nouvelles expressions : on venait aussi bousculer les manières de produire, notamment avec le textile forgé. Le concept de ce matériau est né pendant le Covid, à une période où l’accès aux ressources était limité, nous obligeant à regarder autrement ce que nous avions déjà à disposition. S’en est suivie une recherche sur la transformation de copeaux textiles en une nouvelle matière, en utilisant les mêmes procédés que ceux employés pour les pièces en fibre de carbone.
©Peugeot
L’idée était aussi de simplifier le processus de recyclage en évitant de revenir jusqu’à la fibre, pour conserver les copeaux et leur potentiel graphique. Cette approche permet de réinterpréter les motifs existants, initialement développés par l’équipe. Ici, la matière est issue de chutes textiles provenant d’un ancien concept-car par exemple.
Même lorsqu’une idée était techniquement possible, sa concrétisation demandait néanmoins une volonté de marque. On a tout de même déposé deux brevets en CMF sur ce concept.
Un projet qui ne s’est pas passé comme prévu. Qu’en avez vous gardé ?
L’impression 3D sur le velours du sol, en revanche, n’a pas été durable : elle était trop fragile pour cet usage. C’est aussi là que l’expérience intervient. Les tapis de sol sont des éléments extrêmement sollicités.
Une proposition peut être intéressante visuellement, mais il faut qu’elle résiste à la réalité de son utilisation.
Matière et fabrication
MECANE SCRIPT part du thermoformage, une technique très industrielle, pour l’appliquer à des chutes et à du bois. D’où vient l’idée, et qu’avez-vous découvert en route ?
L’idée est née de mes dix années passées dans l’industrie automobile. Lors de visites d’usines et de fournisseurs, j’ai progressivement appris à regarder au-delà du produit fini, pour m’intéresser à ce qui reste habituellement dans l’ombre : les chutes de production, les surfaces brutes et les traces laissées par les procédés industriels. J’ai commencé à collectionner ces images, presque de manière obsessionnelle, jusqu’à ce que ces matières délaissées deviennent plus fascinantes à mes yeux que certains matériaux que nous développions.
Il y a un an, j’ai décidé de lancer MECANE SCRIPT, un projet plus personnel et artistique autour d’une nouvelle écriture issue des vestiges industriels. L’idée est de créer de nouvelles matières et de nouveaux récits à partir de ces éléments. La première étape a été de trouver un partenaire et, surtout, une source de rebuts intéressante à transformer.
C’est là que j’ai trouvé un gisement de « plaques martyres », ces surfaces sacrificielles utilisées lors de l’usinage CNC, qui accumulent au fil du temps les impacts et les marques des outils.
Je les ai très vite reconsidérées comme des archives industrielles, porteuses de la mémoire des processus qui les ont façonnées.
Mon parcours dans le textile m’a appris à observer la structure des matériaux et leur potentiel de transformation : comment une matière souple peut prendre forme, comment une surface peut se tendre, se plisser ou devenir presque rigide. J’ai eu envie de mettre cette sensibilité en dialogue avec mon expérience industrielle, en détournant notamment le procédé du moulage sous vide pour l’appliquer à ces rebuts et explorer de nouvelles matières hybrides.
J’avais déjà exploré la relation entre matière et air à travers l’Air Quilting, sur les appuie-têtes d’Inception en 2022, où l’air venait gonfler et donner du volume à la surface. Ici, j’ai voulu prendre le contre-pied de cette approche : non plus insuffler de l’air, mais l’extraire. Le vide devient alors un outil de transformation, une force invisible qui contraint la matière, redessine ses volumes et révèle de nouvelles expressions formelles.
Ma première pièce, Le Drapé, présentée à Collectible, dans l’exposition Notes for Later, a été d’abord un geste pour exprimer cette démarche : partir de l’empreinte industrielle et détourner un procédé technique pour créer un nouveau langage formel. Depuis, Colonne, puis plus récemment Matrice et Excava, prolongent cette démarche.

©Aude Lemaitre
Ce que je découvre au fil des expérimentations, c’est que le procédé ne fait pas que transformer la matière : il révèle des qualités et des potentiels que l’on n’aurait pas nécessairement perçus autrement. Les déformations et les traces deviennent une écriture, un alphabet mécanique. Avec le bois, les réactions du matériau ouvrent d’autres possibilités, plus organiques et parfois imprévisibles.
C’est ce qui me plaît dans cette recherche : une forme de collaboration avec la machine, entre la matière, le procédé et mon propre geste.
La machine laisse des traces, je les interprète et je les pousse vers de nouvelles formes. Aujourd’hui, avec mon atelier en Savoie et une vie aussi à Milan, je retrouve une grande liberté d’expérimentation. MECANE SCRIPT est avant tout une recherche en mouvement, que je souhaite garder ouverte, pour continuer à explorer les possibilités de ces matières et inventer de nouvelles typologies d’objets.
Lien Notes for later > Instagram

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Mycélium, cuir d’algues, liège, PET recyclé : les nouveaux matériaux se multiplient dans les salons. Lesquels passeront vraiment à l’échelle industrielle, et lesquels resteront des pièces d’exposition ?
Je ne pourrais pas te donner une réponse figée, parce que ça évolue très, très vite ! C’est justement pour ça que je trouve important de ne pas rester sur des idées arrêtées à propos des matériaux. J’essaie même de faire un peu la chasse à ces réflexes. Il y a une phrase que j’aime beaucoup :
« Ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient. » c’est un peu mon mantra !
Je pense notamment à l’exemple d’un plastique biosourcé développé chez Citroën à partir de matières issues de la vigne, qui a pu être validé pour la série. Certaines charges végétales étaient auparavant difficiles à envisager, notamment à cause de leur tenue en température. Et pourtant, des équipes ont réussi à dépasser ces limites.
Bilan carbone et cycle de vie sont devenus des critères de choix. Est-ce une contrainte de plus, ou une nouvelle source de création ?
En CMF design, la durabilité fait partie de nos critères depuis longtemps. Pour moi, c’est du bon sens : on doit penser la matière dans son usage et dans le temps. Les réglementations ont renforcé cette exigence, bien sûr. Mais dans ma manière de travailler, c’est déjà un prérequis.
Indépendance et conseil
Pourquoi quitter un grand groupe pour devenir indépendante ? Qu’avez vous gagné, et qu’est-ce qui vous manque ?
J’ai adoré mon expérience dans les grands groupes. Elle m’a énormément appris et m’a clairement forgée. Aujourd’hui, je suis toujours aussi passionnée par mon métier. Mais je voulais l’exercer de façon plus moderne et libre. C’est pour cela que le consulting est parfait pour ça.
Après dix ans entre Lille et Paris, j’avais besoin de me rapprocher de mes montagnes et de renouer avec ma pratique artistique qui était très forte pendant mes études.
Au début, ce qui me manquait, c’était le lien quotidien avec une équipe. Depuis, j’ai trouvé un autre équilibre, avec des rencontres et des échanges qui me nourrissent énormément. Il existe aussi une vraie communauté de designers indépendants, et je trouve ça passionnant.
Vos clients aujourd’hui viennent-ils de l’automobile, de la maison, d’autres secteurs ? Le CMF se transfère-t il d’une industrie à l’autre ?
Oui, bien sûr, le CMF s’applique à tous les secteurs. Qu’on parle d’un bâtiment, d’un objet ou même d’une expérience, il y a toujours une matérialité avec laquelle on entre en relation. Cette expertise est de plus en plus présente dans les grandes entreprises comme dans les structures de taille intermédiaire.
Elle n’est simplement pas toujours désignée sous le nom de CMF.
Qu’est-ce qu’une entreprise attend d’une consultante CMF ? Et qu’est-ce qu’elle devrait attendre, sans le savoir ?
Certaines entreprises ont déjà une expertise CMF en interne, d’autres découvrent encore ce qu’elle peut leur apporter. J’adapte donc mon accompagnement à leur connaissance du sujet et à leurs attentes. Pour certaines, la mission sera très concrète : développer une gamme de couleurs et de matériaux pour un nouveau produit, par exemple. Avec d’autres, on interviendra beaucoup plus en amont, sur la stratégie globale et l’identité de la marque, avant de traduire cette réflexion dans des concepts CMF.
Design weeks et regard sur le secteur
Milan en avril, Paris en septembre. Une nouvelle vie et liberté de créer, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Oui, j’ai lancé il y a un an ce projet plus personnel et artistique, autour des vestiges industriels.
Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir un atelier en Savoie, à Chambéry, et de vivre aussi à Milan. Être entre ces deux pays est une grande richesse, et cette nouvelle organisation me permet de créer très librement.
C’est un retour à la recherche expérimentale, profondément ancrée dans mon parcours et ma personnalité. Je dévoile progressivement des pièces qui sont autant de manifestes de cette démarche : Le Drapé, puis Colonne, et plus récemment Matrice et Excava. C’est une recherche continue que je souhaite, pour l’instant, garder très ouverte, dans l’exploration.
©Notes for later
Dropcity met en avant le processus plutôt que l’objet fini. Est-ce là que le design se renouvelle aujourd’hui, plus que dans les stands des grandes marques ?
Je trouve que Drop City est un écosystème assez unique et incroyable ! C’est un lieu qui questionne l’architecture et le design du futur, avec plusieurs laboratoires consacrés à la céramique, au textile, au bois… J’ai eu la chance d’être invitée au sein du « Trash Lab », aux côtés d’Inverso Design, un studio italien d’architecture intérieure.
Ensemble, on a proposé une mise en scène qui faisait dialoguer nos deux démarches sur la valorisation de matières « résiduels ». De mon côté, je présentais mes premières recherches sur la matérialité des vestiges industriels, avec une approche à la fois technologique, à travers le détournement du sous-vide, et artisanale, avec le travail des pigments.
L’idée était vraiment de montrer une démarche, d’expliquer un processus. Et je pense que c’est un vecteur très fort de renouvellement du design : donner à voir la recherche, les expérimentations, tout ce qui se construit autour de la matière et non un produit fini.
Ensuite, libre à chaque marque, à chaque visiteur, de s’en saisir, de l’interpréter et de s’en inspirer dans son propre secteur. Ce qu’on partage, finalement, c’est aussi une philosophie de travail.
Lien Inverso > Instagram Drop City Instagram

Demain, quelle est votre vision sur votre vie et vos projets ?
Mon ambition, c’est de continuer à faire dialoguer mon métier de CMF designer, pour les marques et l’industrie, avec des clients aussi variés que possible, et ma pratique artistique.
Cette pratique plus libre se nourrit de mon métier de CMF designer, tout en me permettant d’explorer des propositions plus scénographiques, plus artistiques, avec davantage de liberté dans la recherche et la mise en forme. J’ai envie de continuer à développer ce dialogue entre les deux.
Et puis, je veux aussi garder cette dualité dans ma vie : Milan, pour sa vie très urbaine et sa richesse culturelle, et la Savoie, pour le lien à la nature et la place qu’elle laisse à l’introspection. C’est cet équilibre que j’ai envie de préserver.

Pour un jeune designer qui veut devenir CMF, à quoi ressemblent les conditions réelles : postes disponibles, rémunérations, salarié ou indépendant ? Le métier recrute-t-il encore ?
Le design CMF joue un rôle considérable dans l’identité d’une marque et dans sa capacité à se différencier. Il offre une véritable liberté de recherche et de renouvellement à travers les couleurs, les matières et les finitions, au-delà de la géométrie du produit.
Je parle bien sûr de l’automobile, mais cette réflexion concerne aussi d’autres secteurs, comme la mode ou le sport. C’est par sa polyvalence et son rayonnement que le CMF est, selon moi, un métier d’avenir. Je suis d’ailleurs ravie de commencer à intervenir dans des écoles ( ENAAI et Ecole Boulle récemment) pour partager cette conviction et encourager les jeunes designers à explorer cette voie. C’est une spécialité qui reste encore relativement méconnue, alors qu’elle ouvre de nombreuses possibilités, au croisement de la création et de la technique.
Concernant la place du design CMF dans l’industrie, elle est de plus en plus stratégique, et cela pour plusieurs raisons. Pour les groupes européens, face à la mutualisation des plateformes et des composants, le design CMF reste l’un des principaux leviers pour exprimer l’identité d’une marque et différencier ses produits. En Chine, par exemple, les enjeux sont également majeurs : il s’agit de construire une identité forte, sans nécessairement s’appuyer sur un héritage historique aussi établi. Qu’il s’agisse de répondre aux contraintes industrielles ou de créer de la différenciation, le designer CMF est donc indispensable.
Concernant les formats de travail et les rémunérations, il serait réducteur de généraliser à partir de ma seule expérience. Le secteur offre des possibilités variées, aussi bien en salariat qu’en indépendant, avec des niveaux de rémunération qui peuvent être attractifs. À titre de comparaison, l’industrie automobile propose généralement des conditions plus avantageuses que certains autres secteurs créatifs, comme la mode.
Lien vers ENAAI Instagram Ecole Boulle Instagram
IA côté métier
L’IA génère des rendus de matières en quelques secondes. Qu’est-ce qu’elle a changé dans votre travail ? Et que ne remplacera-t-elle pas, l’échantillon dans la main ?
Oui, évidemment, l’IA, comme l’ensemble des outils numériques, a profondément changé le métier. Mais pour moi, ça s’inscrit dans une évolution plus globale : on vit dans un monde d’images, très digital, donc c’est assez cohérent que cela se retrouve aussi dans nos outils de travail.
En revanche, la dimension physique reste essentielle dans mon métier. Ce qu’on propose à l’image doit systématiquement être validé dans la matière, physiquement.
Ensuite, la manière de travailler dépend aussi du rythme de chaque projet, de l’ambition de chaque marque et du budget. Mais dans tous les cas, pour moi, l’IA reste complémentaire à l’exploration physique de la matière. Elle ne s’y substitue pas.
Une bonne finition, en une phrase ?
Dans le monde de l’industrie, je dirais que c’est une cohérence visuelle entre les proportions, les finitions et l’identité de l’objet.
Dans ma pratique artistique, je vais plutôt chercher à faire se percuter les matériaux, à créer des contrastes, des associations qui peuvent sembler incohérentes, mais qui provoquent justement une émotion très forte.
Une couleur (matière) que vous ne supportez plus, et une que vous aimeriez voir revenir ?
Je vais peut-être être un peu provocatrice, mais l’Alcantara dans les intérieurs automobiles comme réponse au « haut de gamme », c’est devenu pour moi assez old school ! Je reconnais que la technologie derrière ce produit est incroyable, mais aujourd’hui, on développe des textiles et d’autres nouvelles matières beaucoup plus intéressantes, qui proposent surtout de nouvelles expressions.
À l’inverse, dans l’automobile, j’aimerais retrouver quelque chose de plus essentiel : laisser apparaître les structures, notamment métalliques, plutôt que de les recouvrir systématiquement. C’était vraiment le propos qu’on portait sur Inception. Donner à voir la structure, la construction même de l’objet, c’est une approche qui revient, mais encore trop peu à mon goût, et qui pourrait aller beaucoup plus loin.
Et si je regarde au-delà de l’automobile, je trouve le retour de la terre crue très inspirant. J’ai d’ailleurs des expérimentations en cours avec ce matériau. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il est à la fois ancestral et porteur de pistes pour l’avenir, notamment face aux enjeux environnementaux et climatiques. C’est une matière que je trouve passionnante à explorer.
Choisissez un objet à portée de main pendant notre échange, et parlez-nous de sa couleur, de sa matière et de sa finition.
J’ai toujours accordé une attention particulière aux objets qui m’entourent, depuis toute petite. Depuis quelques années, je collectionne les œuvres d’artistes et de designers émergents dont j’aime autant le travail que la personnalité.
Cette sculpture de Victor Marqué, céramiste et architecte, en fait partie. Je l’ai rencontrée à Porto, où j’ai découvert son travail dans son atelier.
Son univers est singulier et résonne profondément avec ce qui m’attire dans la matière : ces « uppercuts » visuels, ces rencontres inattendues entre des univers qui, a priori, n’ont rien à voir. Ici, la rigueur de la structure architecturale dialogue avec la terre mêlée, sa texture et son organicité.
J’ai plusieurs pièces de Victor dans ma collection et je lui ai même commandé un jeu d’échecs entièrement personnalisé.
Bref, je suis fan !
Lien Victor Marque > Instagram
Quel mot diriez-vous à Maud d’il y a quinze ans, qui sortait de ses études ?
Deux leçons qu’une personne brillante m’a transmises :
avoir l’humilité de dire « je ne sais pas » et l’audace de faire ce qu’on ne sait pas encore faire.
Aussi, je crois beaucoup à la dimension humaine des projets. Derrière chaque projet, il y a des hommes et des femmes, et c’est avant tout un travail d’équipe. Quand je repense à mes dix années d’expérience, ce qui m’a le plus marquée, ce sont d’abord des personnes, des rencontres, des façons de penser.
C’est quelque chose que j’ai envie de transmettre aux jeunes designers : cultiver ces liens, nourrir les échanges, savoir remercier, être attentif à ce que chacun peut apporter à la construction d’un projet. Pour moi, cette dimension humaine fait pleinement partie de la création.
Un objet s’inscrit dans tout un écosystème, et nous aussi, en tant que créatifs. On fait partie d’une grande famille dans laquelle chacun peut contribuer, partager ses idées et nourrir celles des autres. C’est cette dynamique collective que j’ai envie de continuer à entretenir.
Un talent à pousser, designer ou studio, que nos lecteurs devraient suivre ?
Il y en a tellement ! Lors de ma participation à la Factory, dans le cadre de la Paris Design Week en septembre dernier, curatée par Jean Baptiste Durand Instagram et le studio SGSM (1) Instagram, j’ai rencontré de jeunes designers hyper-inspirants. C’était très frais !
Certains rayonnent déjà, donc si je devais choisir un talent à mettre en lumière, ce serait le duo Heavy Industries, pour leur travail remarquable de transformation de pièces industrielles en mobilier contemporain. Instagram
À qui passez-vous le relais pour la prochaine Rencontre BED ?
Pareil, il y a tellement de designers qui portent des récits forts et impactants ! Je te propose une sélection 100 % féminine, avec des parcours qui entretiennent chacun un lien singulier avec l’automobile :
- Fanny Serouart, designer, et sa marque Leclisse, qui développe des objets hybrides entre art et mode, nourris par son expérience en design CMF chez Renault, notamment autour du cuir.(1) Instagram
- Manon Viratelle, mécanicienne textile, qui réinvente des pièces automobiles en machines d’impression textile et développe une série de motifs sur des matières de réemploi.(1) Instagram
- Garance Bigel, designer matériaux, pour ses recherches autour de la matière, notamment la laque, en partenariat avec Toyota.(1) Instagram
- Jenna Barberot, curatrice, pour son initiative « THIRD LINE », qui explore la transformation de rebuts automobiles en prix de design. (1) Instagram

Merci Maud pour sa disponibilité et réactivité rares. L’idée est encore une fois, ici de permettre de mettre en lumière des talents, d’avoir leurs visions et avis, de partager avec les passionnés, designers et futurs designers…
En savoir plus sur : Maud Rondot
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
