Hugo Volpei (Trone), le pari de rendre désirable l’objet le plus regardé et le moins dessiné de la maison
Poursuivons notre série dédiée aux rencontres inspirantes, designers, créateurs, intégrés ou non qui façonnent les usages, les services, les produits, les expériences qui arriveront demain dans nos quotidiens… La série de rencontres, sur BED, est là pour ça aussi : prendre le temps, même en été, de mettre en lumière des talents, des métiers qui ne sont que trop peu poussés sur le devant de la scène, avec son humble impact, BED tente de contribuer.
Aujourd’hui, partons à la rencontre de Hugo Volpei, ce nom ne vous dit peut-être rien, mais il est le fondateur de la marque Trone, la marque française dédiée à la salle-de-bain et aux toilettes qui bouleverse les codes depuis quelques années maintenant… Nous aurons également la chance, d’avoir les mots et visions complémentaires de Romain Freychet, associé chez Trone et responsable de la DA.

Après Alexia Audrain, Céline David, Manon Palie, Tamim Daoudi, Gauthier Flagel, Vincent Gravière, Matthieu Bourgeaux, Agence PAD, Louis Béziau, Elise Burbaud, Arnault Duhem et Alexandre Pain, Galt design, Camille Baron, Mathias Courtet… À qui le tour ? Si vous avez en tête des marques ou structures pour lesquelles vous avez une admiration pour leur positionnement, innovation ou design, nous pourrions partir à la rencontre du ou des designers cachés ! N’hésitez pas.

Peux-tu te présenter en quelques lignes ?
Hugo, niçois aux origines corses, 35 ans, fondateur de Trone. J’aime les bonnes et les belles choses, comme aller au restaurant et imaginer le design de nos prochains produits.
Et je crois que j’aime surtout créer : des expériences, des produits, une équipe…
Peux-tu nous expliquer ton rôle ? D’où tu viens ? L’organisation de ton équipe ?
Mon rôle en tant que CEO est avant tout de porter une vision, d’engager mon équipe, et d’être l’instigateur de l’innovation chez Trone : une innovation de marque, de produits… Au quotidien, je suis surtout proche des équipes marketing, que je chapeaute, et des équipes design, avec qui je collabore beaucoup.
J’ai une formation commerciale, en entrepreneuriat à HEC Paris, avec un double diplôme en design à la Parsons School of Design de New York. Ces formations m’ont beaucoup apporté. HEC notamment : je crois m’être approprié sa devise « Apprendre à oser », car
il en fallait pour se lancer dans une boîte industrielle à 25 ans, sans aucune expérience de l’industrie,
encore moins du sanitaire, et sans aucun contact ni lien familial là-dedans.

Mon équipe est très diversifiée puisqu’on a besoin de nombreux métiers au quotidien : une équipe de designers, en charge du design produit principalement ; une équipe Produit, composée principalement d’ingénieurs mécanique en charge de la conception technique et de l’industrialisation ; une équipe Opérations gérant les achats et approvisionnements, la logistique, la qualité et le service client ; une équipe Marketing, chargée de faire vivre la marque via la création de contenu visuel et textuel ; une équipe Sales, au contact des architectes et des porteurs de projet hospitality.
Romain : Notre duo fonctionne parce que nous n’avons pas exactement le même regard, ni la même formation. Mais on partage le même sens de l’exigence. Il nous arrive souvent d’avoir des débats très longs sur un détail qui peut sembler insignifiant vu de l’extérieur. Mais ces détails racontent une philosophie. Une poignée, une épaisseur, un rayon… ce sont eux qui donnent sa personnalité à un objet.
Quelles sont les dernières actualités de la société ?
Le lancement d’Altesse, notre premier modèle de WC lavant, ce qu’on appelle communément des toilettes japonaises. Un modèle au design nouveau, compact et très simple d’utilisation. Je crois fondamentalement au fait que nous aurons tous des WC lavants un jour, et j’en avais marre d’entendre « c’est trop compliqué ! Il y a trop de boutons, je comprends rien ! J’ai peur de mettre de l’eau partout ! ». Donc on a créé un modèle au design toujours drastiquement différent du marché, très compact, et très simple d’utilisation.
Il y a eu aussi notre première participation au Salone del Mobile à Milan en avril, qui nous a permis d’accroître notre déploiement international. On y a créé un magnifique stand, et accueilli environ 15 000 personnes.
Et l’organisation d’un dîner sur le Trone : on a accompagné la cheffe Clémence Gommy en faisant asseoir les convives sur des Trone lors de dîners chromatiques, en l’honneur du travail de l’artiste Sophie Calle.
Quel est ton rapport au design, dans la vie, au quotidien ?
Hugo : J’ai toujours aimé le design, l’architecture. Je voulais être architecte petit. J’ai toujours passé des heures à chiner des pièces pour chez moi. Aujourd’hui encore, j’aime geeker sur Pinterest, imaginer des objets pour ensuite les faire fabriquer pour chez moi, sillonner les galeries… Ma prochaine résolution sera de créer des pièces moi-même, pour chez moi d’abord !
Romain : Je crois qu’on partage surtout une fascination pour les objets qui traversent le temps. Ceux dont on ne se lasse pas, parce qu’ils sont justes dans leurs proportions, leur matière ou leur usage. Notre travail consiste souvent à enlever plutôt qu’à ajouter.
Un produit est terminé non pas quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retirer.
Cette recherche de simplicité dans le dessin est probablement ce qui nous anime le plus.
Peux-tu citer et expliquer deux projets forts sur lesquels tu es impliqué ?
La sortie de Celeste. L’équipe n’était pas partante, car ce modèle présente des proportions démesurées. Mais je voulais marquer notre entrée sur la catégorie robinetterie d’un grand coup, avec une pièce sculpturale, jamais vue.
Et la sortie d’un produit qui fera que les toilettes ne sentiront plus jamais mauvais. Je tease, car il sortira en fin d’année. Mais c’est un produit très inattendu par rapport à ce pour quoi nous sommes connus, des équipements sanitaires.


Avez-vous eu des choix forts à faire ?
Je dirais sur deux aspects. Le design d’abord : on est intransigeants avec le dessin initial. On essaye de trouver les meilleurs partenaires possibles pour parvenir à des rendus qui défient la norme. On pousse nos partenaires dans leurs retranchements.
Et on est prêts à décaler un lancement produit si le rendu n’est pas exactement celui qu’on vise.
L’impact ensuite : on privilégie un réseau de partenaires locaux, principalement en France et en Italie, un peu en Espagne et au Portugal. On travaille à minimiser la consommation d’eau de chacun de nos produits, avec 2 L/min sur Celeste contre une moyenne de 6 L/min sur le marché, et la possibilité de choisir au centilitre près sa consommation d’eau sur le réservoir transparent d’Icone.
Comment innover dans un univers concurrentiel si fort, et maintenir le cap ?
En gardant notre naïveté, celle de nos débuts, celle qui nous permettait de peu tenir compte des contraintes. Ainsi que notre radicalité, celle de viser un idéal de design, d’expérience d’utilisation, de sourcing, et de tout faire pour y parvenir. Aussi, en ne regardant pas ce que font nos concurrents. En essayant plutôt de s’inspirer ailleurs.
Romain : On parle souvent d’innovation comme d’une question de technologie. En réalité, dans notre façon de faire, elle est souvent beaucoup plus discrète. Une meilleure proportion, une expérience plus intuitive, un geste plus agréable… ce sont parfois ces petits changements qui transforment complètement la relation qu’on entretient avec un objet. L’innovation ne consiste pas forcément à ajouter des fonctionnalités. Souvent, notre travail est plutôt d’en enlever. Simplifier demande généralement beaucoup plus d’efforts que complexifier. C’est ce qu’on a fait avec Altesse.
Celeste est probablement le produit qui illustre le mieux notre manière de travailler. Nous savions que ses proportions surprendraient. Mais nous étions convaincus que cette radicalité était précisément ce qui lui donnerait son identité.
Notre rôle n’est pas de reproduire ce qui existe déjà, mais de proposer une nouvelle lecture de l’objet.
Quelles sont les perspectives d’innovation pour ce secteur ?
La salle de bains va devenir plus personnalisée, plus émotionnelle et plus durable. Mais je pense que la plus grande innovation n’est pas forcément technologique. Elle consiste à redonner une véritable valeur culturelle à cette pièce, longtemps considérée comme purement fonctionnelle.
De quoi est fait ton quotidien ?
Ça varie tous les jours. Mais si je devais définir une journée type : 3 h de points d’équipe, 1 h 30 d’inspiration et de réflexion sur l’innovation, 1 h sur le développement produit ou l’amélioration de nos produits existants, 1 h d’administratif, 1 h chez un de nos partenaires industriels, 1 h avec un de nos clients ou prescripteurs.
As-tu d’autres projets en parallèle, ou dans le futur ?
Continuer à créer, oui. Des pièces design pour chez moi, des expériences pour mes amis et moi. Mais professionnellement, je suis extrêmement épanoui par ce que je fais au quotidien chez Trone. Il y a encore un univers infini à explorer, je ne suis pas près de m’ennuyer.
Quels seraient tes conseils aux étudiants en design et aux jeunes générations ?
Choisissez un sujet dont personne ne veut.
Les secteurs les plus passionnants ne sont pas toujours les plus glamour.
Ils sont souvent ceux que tout le monde considère comme acquis. Si vous êtes capable de regarder un objet banal avec un regard neuf, vous avez déjà une longueur d’avance.
Romain : Nous ne cherchons pas à créer des objets « design ». Nous cherchons à créer des objets que les gens auront encore plaisir à utiliser dans vingt ans. Cela passe par la simplicité, les proportions, les matières, mais aussi par une certaine retenue. Quand un produit paraît évident, on oublie souvent le travail qu’il y a derrière. C’est probablement le plus beau compliment que l’on puisse faire à un designer.
En quoi le design a-t-il un rôle majeur dans la société actuelle et demain ?
Le design permet de rendre les innovations désirables. Une innovation qui n’est pas adoptée ne change rien.
Le designer est celui qui fait le lien entre la technologie, l’industrie et les usages. Il transforme une invention en expérience.
Peux-tu me citer un jeune talent que tu souhaites mettre en lumière ?
Je citerais le duo Marie et Alexandre, ce que j’apprécie chez eux, c’est qu’ils ne cherchent pas à imposer une signature. Ils développent une vraie culture du projet, où la matière, le geste et la fabrication deviennent aussi importants que la forme finale. Je trouve cette approche très inspirante.
Peux-tu citer une personne inspirante ?
Le premier qui me vient est Luis Buñuel, car c’est le premier, avant nous, à mettre en scène un dîner où les convives sont assis sur des toilettes, dans Le Fantôme de la liberté. Cette inversion des codes est fascinante : elle montre que ce qui nous paraît naturel est souvent une simple convention sociale. C’est une idée qui résonne beaucoup avec Trone.
Nous travaillons sur un objet universel, entouré de tabous, et notre ambition est précisément de questionner ces conventions pour transformer notre rapport aux toilettes.
Qu’aurais-tu aimé qu’on te dise à tes débuts ?
En tant qu’étudiant, qu’il faut se faire confiance. Qu’il faut préserver sa naïveté, croire en un idéal et faire peu de compromis. À mes débuts sur Trone, que vendre et innover sont les deux priorités. Vient ensuite la structuration.

Merci à Hugo pour son temps et sa disponibilité (Romain également), c’est assez rare dans ce monde. Designer, créateur, entrepreneur, cette rubrique a pour vocation de mettre en lumière des profils que l’on voit bien trop peu sur le devant de la scène, et de tenter d’en savoir plus sur eux, sur leur aventure et leur vision.
En savoir plus sur la marque : Trone
English version Hugo Volpei founded Trone in 2018, a French brand built on an unlikely premise: that toilets and bathroom fittings deserve the same design attention as any other domestic object. Trained in entrepreneurship at HEC Paris and in design at Parsons School of Design in New York, he entered the sanitaryware industry at an age when he had no experience of manufacturing and no contacts in the sector.
In this interview for Blog Esprit Design, he discusses Altesse, the brand’s first washlet, designed to be compact and simple enough to remove the intimidation usually associated with Japanese toilets, and Celeste, a sculptural tap whose deliberately oversized proportions initially divided his own team. Water consumption is a recurring concern: Celeste runs at 2 L/min against a market average of 6 L/min, and the transparent Icone cistern lets users set flush volume to the centilitre.
Production relies on partners in France, Italy, Spain and Portugal. His advice to design students is direct: choose a subject nobody wants.
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
