Bougies, phares et lentilles de Fresnel : Studio Douze Degrés transforme la flamme en signal optique
À Paris, un studio installé dans une ancienne menuiserie aux portes de la capitale travaille depuis plusieurs années sur une idée originale : la lumière comme geste, comme temps, comme rituel partagé.
Studio Douze Degrés, fondé par Marin Beganton, Roman Faienza, Adrien Kihlgren et Côme de Bourbon-Parme, navigue entre objet et scénographie. Le nom renvoie à la position du soleil sous l’horizon pendant l’heure bleue, ce moment où la lumière hésite. Tout un programme.

Flare, la flamme passée au prisme du phare
La collection Flare constitue le manifeste du studio. Inspirée des phares maritimes, elle transforme la flamme d’une bougie en signal optique grâce à une lentille de Fresnel positionnée devant la mèche. Le résultat tient à la fois du chandelier et de l’instrument scientifique. Le jour, la lentille absorbe et déforme légèrement son environnement, comme une petite curiosité optique posée sur la table. La nuit, elle concentre la flamme et projette un faisceau, produisant un halo plutôt qu’un éclairage diffus.
Côté matière, Flare repose sur une structure en aluminium anodisé assemblée à la main dans l’atelier parisien. La finition anodisée protège la surface tout en gardant le métal apparent, sans peinture ajoutée. Cette honnêteté de la matière rappelle d’autres approches déjà documentées sur le blog, comme les lampes de Florent Degourc en aluminium plié et hêtre massif, ou, dans un tout autre registre historique, les luminaires en aluminium émaillé de Serge Mouille, qui faisaient déjà parler la tôle comme un orfèvre.
L’usage de la bougie n’est pas anecdotique. Il replace une source ancestrale au centre d’un objet contemporain. Le geste d’allumer remplace celui d’appuyer sur un interrupteur. On pense à Bi Light de Margaux Beja, qui mariait déjà bougie et LED sur une même structure en chêne et verre. Flare pousse l’idée plus loin en évacuant l’électricité au profit d’une seule source vive.
FRAME 09, l’objet né dans un observatoire astronomique
FRAME 09 prolonge cette recherche dans un format plus monumental. Le projet trouve son origine dans une scénographie réalisée à 3 500 mètres d’altitude sur un observatoire astronomique suisse, lors d’un live show pour Cercle Music. L’objet présente neuf bougies réparties dans une structure verticale, à mi-chemin entre paravent lumineux et chandelier surdimensionné. Par son échelle, il fonctionne comme un room divider, séparant les espaces autant qu’il les éclaire.
La pièce relève d’une démarche d’upcycling. Le studio travaille avec des matériaux ayant déjà servi à d’autres projets, ce qui ouvre une marge de manœuvre intuitive. Pas de cahier des charges industriel, plutôt une logique d’atelier. L’usage demande du temps : allumer neuf bougies n’a rien d’instantané, c’est une petite chorégraphie qui occupe les mains et ralentit le rythme. À l’heure où l’interrupteur règne sur nos habitudes, FRAME 09 propose une alternative qui assume son ironie. Oui, il faut sortir le briquet.

Cette monumentalité douce rappelle les chandeliers Holy d’Anki Gneib, tournés dans une seule pièce de bois et culminant à plus d’un mètre cinquante, ou encore les chandeliers en polystone de KiBiSi. FRAME 09 partage avec eux cette idée que le chandelier peut redevenir un meuble, pas seulement un accessoire.

Negroni Station, ou la scénographie du verre partagé
Présentée à la Milan Design Week 2025, Negroni Station déplace le sujet vers la fontaine. La structure circulaire, haute de trois mètres, sert neuf robinets répartis en trois zones. L’aperitivo, ce rituel italien presque sacré, devient ici une expérience collective où la mécanique reste visible : réservoirs et tuyauteries apparentes font partie du dessin. Le studio assume une esthétique presque industrielle, à la manière d’une distillerie miniature posée au centre d’une fête.

L’installation appartient à cette nouvelle vague de propositions repérées lors de la Milan Design Week 2025, où la jeune garde redéfinit les usages plutôt que les formes. Le studio devrait d’ailleurs prolonger l’aventure à Milan en avril 2026 avec une nouvelle collection Flare et plusieurs présences annoncées au Brera Design District.

Une grammaire commune : optique, lumière, temps
Flare, FRAME 09 et Negroni Station partagent une même grammaire. L’aluminium anodisé, les lentilles optiques, les bougies, les tuyaux apparents : tout reste lisible, rien ne se cache. Le studio évite la fonction pure et préfère travailler sur ce qui se passe autour de l’objet, les gestes, les présences, la durée. C’est une approche qu’on retrouve chez d’autres explorateurs de la lumière comme matière, à l’image de Pierre Bayol et ses expérimentations sur la réflexion lumineuse.
Ces objets ne prétendent pas révolutionner le luminaire. Ils proposent de réintroduire un peu de cérémonie dans des gestes que la technologie a rendus trop évidents. Allumer, verser, partager. Trois verbes qui pourraient figurer sur la porte de l’atelier de Douze Degrés.
En savoir plus sur le studio : Studio Douze Degrés
Découvrir l’article original sur le site de Blog Esprit Design
